balancement de ses genoux, haut
serrés, eût imperceptiblement fait refluer vers le haut de ses cuisses. Au
comble de la confusion, lui lire quelques pages du livre qu’elle m’avait donné,
pas seulement parce que je les trouvais belles, mais pour qu’elle poursuivît
les confidences que son époux avait fait affleurer dans les marges, l’histoire
qui se cachait entre les lignes, blanche et voilée comme sa voix prise dans la
fumée des Dunhill bleues. Et puis boire, et pas seulement des yeux, les chaudes
larmes qui eussent bientôt roulé sur son visage, mais sans le tordre, non, le
laissant calme, serein même, le faisant juste luire dans la nuit de l’éclat
têtu d’un astre lointain mais bienveillant. Alors, la caresser longtemps, avec
les maladresses du novice qui craint de froisser la robe de la mariée. Lui
faire enfin l’amour comme elle le voudrait, à tâtons, les mains voraces, avec
la frénésie aveugle d’un prisonnier, cherchant dans les replis d’un autre corps
l’issue de son propre cachot…
Toutes ces images, je le
savais, ne servaient qu’à me faire tenir, me faire revenir dans la course, un
peu plus loin, un peu plus longtemps… Celle que j’avais voulu abandonner en
venant ici, et qui n’en finissait pas… La course absurde, toujours la même, où
chacun se ruait avec des convictions de publicitaires, course infernale, de
tous contre tous, en solitaire aussi, de chacun contre soi…. Celle dont on
prenait chaque nouvelle foulée pour un élan de liberté alors qu’elle nous
ficelait un peu plus dans nos ambitions matérielles, nos désirs impossibles, et
qu’entre les soucis, les joies, la peur et la prière, elle nous lessivait dans
l’absurde cavalerie du quotidien, nous laissant défaits, pantelants, à toujours
vouloir promettre davantage que ce que nous étions capables d’assumer.
***
Retourner à l’hôtel… Affronter le
Boss… Et même s’il avait fait vider ma chambre, récupérer mes affaires, le précieux
portable, oui, car les gens du ménage l’auraient
forcément retrouvé quelque
part. Écouter le message d’Elle, sa réponse, qui m’attendait, et pourquoi pas d’autres
signes, de n’importe qui… Même de Jeffrey, plutôt que rien. Après tout, lui
aussi pouvait encore servir à quelque chose. Par exemple à me conduire sur les
traces de la fille aux cheveux oranges ou même sur celles de Veronika. Du
reste, qui pouvait affirmer que Veronika, de son côté, ne tentait pas de me
retrouver ? Après tout, elle le pouvait. Au moins par le nom de l’hôtel…
Je n’étais pas nul au point de ne pas le lui avoir donné… Ce sont là des choses
que l’on se dit, même sans y penser, dans le cours de la conversation et dont
elle saurait se souvenir dès l’instant où je commencerai à lui manquer…
Dos glacé, poitrine brûlante,
au croisement de la grande église de briques anglicanes et du bar à chichas, je
me suis arrêté de courir. Je n’avais plus assez peur ou plus assez envie. À cet
instant, tout ce que j’avais désiré se dilua comme de la cendre froide dans les
ruissellements des caniveaux. Cela ne voulait plus rien dire. Je reconnus les
grilles du parc qui se levaient contre les derniers désordres: j’étais retombé
par hasard dans Queen’s way, à deux pas
de l’hôtel… Suffisamment près pour me rendre compte que cela m’était bien égal.
Si je m’étais arrêté, c’était pour autre chose… Pour ce corps lourd et
invisible que je sentais toujours contre le mien, qui l’épousait comme une
autre peau et que je continuais de porter à bout de bras comme un soldat blessé
qu’il fallait déposer en lieu sûr.
***
Il y avait dans Bayswater
Street, après les distributeurs de billets et les épiciers pakistanais, un
groupe de petites maisons en terrasses qui se blottissaient contre le grand
centre commercial de Queensway. Des
punks s’y installaient pour la nuit avec leurs chiens dans des sacs de couchage
mouillés au milieu des détritus et des vieux journaux. Derrière les grilles
noires et luisantes de minuscules portes s’escamotaient dans l’entresol comme
les valises à double-fond des magiciens. L’une d’elles, laquée de rouge —la
seule encore éclairée par sa petite poterne— portait une plaque de cuivre que
je n’avais jamais remarquée :
Dr Lily Chung
Acupontor and Chinese
Medecine.
Le carillon clair de la
sonnette me fit sursauter. J’entendis des frottements de savates derrière la
porte. Le Docteur vint m’ouvrir. Je dus d’abord baisser la tête pour saluer
cette mignonne miniature de
femme perdue dans la blouse blanche trop grande pour elle dont elle avait
retroussé les manches. Elle était sans âge comme souvent les Chinoises, menues
et jolies, qu’un premier deuil a soudain saisies et qui traversent le reste de
leur vie sans plus jamais vieillir comme des petites filles momifiées. Avec une
politesse craintive et codifiée, elle s’excusa pour le chat qui se frottait
contre mes chevilles, puis elle eut pour m’inviter à entrer dans son cabinet le
même petit rire grêle et affable que les visiteurs japonais lorsqu’ils nous
cédaient le passage dans les salles de l’exposition.
À l’intérieur, cela sentait
l’encens et la pommade au camphre. Il y avait deux chaises vides, un dallage en
damier noir et blanc. Aux murs, trois grandes affiches : un
Bouddha assis criblé de points
névralgiques, de grands idéogrammes, dont les splendides volutes noires
semblaient en suspension comme des crachats de seiche, enfin une photo prise au
télescope d’un nuage galactique. Je lui demandai si elle recevait sur
rendez-vous, mais son anglais était encore plus pauvre que le mien et je n’eus
pour seule réponse que des petits signes empressés, appuyés par des rires
enfantins qui m’invitaient à prendre un nouvel escalier qui disparaissait dans l’obscurité.
Ornées d’une tête d’or, les
longues épingles du Dr Lily Chang après qu’elle les eut plantées dans mon dos,
continuaient de balancer lentement dans la pénombre en accrochant la lumière
qui coulait de l’auvent. Des étoiles, des pistils éblouis de fleurs
métalliques. Lorsque je tournais la tête sous l’effet d’une piqûre un peu plus
sensible, du coin de l’œil, je les voyais onduler lentement autour de moi comme
des nageoires de rascasse.
Sur la petite couchette,
j’avais senti l’autre corps s’écraser avec le mien, lourdement, de tout son
poids, avec un bruit flasque de fruit ou d’organe giclant comme un sac de
chagrin dont je pouvais enfin me défaire. Pour savoir de quoi il était fait, je
repris dans un demi-sommeil, le fil de ces derniers jours. Ce fut d’abord vers
Michelangelo
que mes pensées se fixèrent.
Qu’étais-je venu chercher sur ses traces et qu’attendais-je de lui au point
d’en avoir fait un personnage plus vivant que moi-même ? Que contenait
l’aventure de sa vie qui pût éclairer la mienne, la faire résonner d’un timbre
nouveau ? Je l’avais suivi comme une ombre de Rome à Naples, de Naples à Malte,
Naples à nouveau, Syracuse, Palerme… Dévorés par la même peur, les mêmes
remords, nous nous étions brûlés aux mêmes feux. Ceux d’une vérité innommable,
à ce point maudite, qu’aucun de nous ne parvenait à la formuler. Sans doute, le
voyage touchait à sa fin. Nous avions tout perdu. Nos amis, nos soutiens et les
amours de nos vies. À chacun, il ne nous restait plus qu’un double imaginaire…
-
C’est fini ! Interrompit Lily Chang en plantant sa dernière
banderille.
J’aimais l’air gravement
maternel qu’elle prit pour dire qu’il fallait maintenant laisser reposer tout
cela...
Elle m’avait cloué dans mes
rêveries. Je commençais à sentir un engourdissement étrange. Michelangelo
avait-il éprouvé la même chose lorsqu’il s’était effondré sur la plage, pour la dernière fois,
le visage planté dans le sable noir de Porto Ercole ? Les têtes d’épingles
continuaient de se balancer doucement sur mon dos et moi avec elles entre
douleur et délivrance. Et comme elles, flottaient dans l’espace tous les
visages de Michelangelo, ses portraits qu’il avait lui-même semés et que
j’avais cueillis avec Veronika au cours de notre dernière promenade. Eux aussi
perçaient de leurs petites têtes d’or les fonds d’encre et les tentures
cramoisies de ses tableaux. Luisant, hagard, son regard de poisson ivre
émergeait des foules de soldats et de pécheurs… On eût dit un noyé à l’envers
qui n’avait qu’une seconde pour reprendre son souffle avant de replonger à
nouveau dans son enfer, dans le déluge des images, à travers les parois
lépreuses des catacombes, les latonies ou encore les carrières crayeuses de
Syracuse qui avaient servi de décor à notre dernier rendez-vous, dans la
dernière œuvre qu’il m’avait été donné de voir, celle du livre de la National
Library, sur lequel je m’étais endormi tout
à l’heure et que le bibliothécaire, en me congédiant, avait refermé d’un geste
impatient. Michelangelo s’y était représenté une dernière fois tout au fond du
tableau, derrière la main du prêtre qui bénissait la défunte, son visage
minuscule se détournant de la scène pour fixer à sa source la lumière oblique
qui le frappait. C’était donc là que Michelangelo me laissait aujourd’hui, là
où nos chemins se séparaient. Le point de non-retour. Par un soir d’automne de
1608, dans une Sicile sèche et empestée, tandis que de Syracuse à Messine, de
Messine à Palerme, il poursuivait sa fuite éperdue et fiévreuse, saisis par une
peur insupportable à la mesure du châtiment qui le menaçait.
Ce tableau qui ne figurait pas
au catalogue de l’exposition et que j’avais croisé si distraitement au fil des
pages comme une rencontre anodine et presque importune me revenait soudain avec
des fulgurances de foudre comme le tranchant du katana. Tout ressortit avec son
titre que j’avais arraché in extremis à l’agacement du bibliothécaire : L’enterrement
de Sainte Lucie. Tout ce que j’avais si
vainement cherché, mais qu’en fait je me cachais à moi-même se souleva soudain
comme une éruption.
Les moindres détails
surgissaient avec une acuité cinglante et démesurée. En par-dessus tout, cette
main de Sainte Lucie, retournée paume vers le ciel, cette main aux doigts
délicats, à demi repliés comme les pétales d’une fleur endormie, coupée trop
vite, mais pas encore fanée : la main tendue de ma propre fille qui m’appelait
enfin, qui me demandait de venir à elle. C’était mon enfant, mon amour perdu,
ma vie qui me faisait chavirer dans le torrent que je retrouvais enfin après
que le chagrin eût tari ma mémoire, asséché jusqu’au
moindre souvenir d’elle.
-
C’est bien… C’est bon… Comme ça… C’est normal d’évacuer, cela fait
souvent ça… Ça veut dire que ça marche bien sur vous…
Tandis que je pleurais comme un
veau marin, le Docteur Chang me tapotait gentiment l’épaule, l’un des rares
carrés de peau qu’elle n’avait pas encore perforé de ses épingles. Tout venait
du ventre, m’expliquait-elle en riant. Du Chi-Haï, « l’océan des énergies », qui allaient à présent irradier
le corps entier…
Les souvenirs défilèrent alors
en sarabande jusqu’au vertige. C’était un train plein d’adieux qui déchirait la
nuit en hurlant,avec, à chaque fenêtre, le même visage d’enfant, tour à tour
éploré ou tendre, rêveur ou furieux.
***
Adieu bel amour!
Adieu petite fille !
Je te vois enfin partir pour la
première fois
Et avec toi tout ce que je n’ai
pas su chérir à temps
Adieu à ce jour gris où ta
beauté m’avait envahi
Où tu t’étais ébrouée sur moi
comme un chien
Les cheveux ruisselants de
pluie
Adieu aux matins quand tu
déferlais au bureau
Et que tu portais avec toi la
pluie des trottoirs
Avec dans ton cœur crevé
l’encre des nuages
Adieu à ton corps transi contre
le mien
Que tu arrachais à son confort
Et à ses certitudes
Adieu à ton regard désolé du
dimanche
Quand tu me quittais pour
revenir
Chez Rachel et me laissait
Dans l’embarras de ne pas
savoir
Quoi faire de ce trouble.
Adieu, ma chérie, et à ce jour
Où tu m’avais griffé jusqu’au
sang
Parce que je m’étais moqué de
toi
Et du petit trou que j’avais
surpris à ta culotte
Adieu aux matins fous où nous
nous étouffions
De rire en tournant dans le
manège
Des petites jonques au Jardin
d’acclimatation
Adieu
Adieu
Au chemin du pensionnat quand
je t’y ai conduite
Pour la première fois
Et que je sentais dans la
mienne
Ta petite main qui palpitait
Quand ma gorge me faisant trop
mal
M’interdisait de te dire
Les quelques paroles de paix
Et d’apaisement qui t’auraient
aidée
À tenir toutes ces années
Debout davantage
Adieu au soleil
Dont tu m’avais d’un air grave
demandé
S’il avait une chance un jour
De revenir parmi nous
Adieu au soir sans courage
où tu as jeté dans la poubelle
Tes ballerines en disant « ça
suffit »
Adieu à la petite église
dénichée sur le chemin
À l’ombre de laquelle tu as
admis
Que Dieu était encore plus
menteur que moi
Au jour étrange où tu m’as
confié
Que tu étais amoureuse
Mais préférais mourir que
De m’avouer de qui
Adieu, Adieu à ce poème
De Verlaine, je crois
Que tu me lisais en caressant
ma nuque
Adieu à la première fois
Où tu ne t’es pas retournée en
me quittant
Adieu au jour où je t’ai
relevée
Qui sanglotait au pied de mon
bureau
Avec autour de toi toutes
Les lettres froissées des femmes
Que j’avais eu la faiblesse de
collectionner
Adieu à mon Whisky que tu as
vidé cul sec
Un autre soir de querelle
Prévenant que si je n’arrêtais
pas
Tu saurais en faire autant
Adieu à cette chemise de nuit
Que tu avais abandonnée chez
moi
En boule comme un étrange
animal
Duquel il m’appartenait à
présent de m’occuper
Et que je caressais dans ma
solitude
Avec des tendresses insensées
Adieu à la nuit des étoiles
Où ton parfum dissipait le
froid sidéral
À tes cris, tes inquiètes
protestations
À l’annonce que les plus
brillantes
Étaient peut-être déjà mortes
Depuis des milliards d’années
Adieu à la nappe en toile cirée
À ta main sur la mienne posée
À cet aveu chuchoté
Sur nos vacances passées
Qui valaient à elles seules
Plusieurs vies, ici et dans
l’au-delà
Adieu à la Venise de ton fou
rire
Et à celle de mon exaspération
Lorsqu’un pigeon du canal
Avait chié sur mon beau costume
Que j’étais si fier de porter
pour toi
Adieu au jour où tu claquais à
toute force
Les portes de la maison
À la recherche d’une pièce à
conviction
Qui eût prouvé que tu avais
raison contre moi
Adieu au jour où tu m’as
poursuivi dans la rue
Comme une femme que j’aurais
quittée
Adieux à tous ces matins
Où tu aimais à demander
Entre deux tartines de Nutella
Pourquoi les journaux ne
parlaient-ils
Jamais de moi
Adieu à ce baiser doucement
posé
Sur ma paume comme en un calice
Puis repliant un à un mes
doigts
Adieu à ton vœu
De ne jamais savoir ce que
cette main
Avait pu faire avant cela
Adieu à cette partie de
cache-cache
Où tu m’avais laissé pourrir
d’inquiétude
Honteuse de ne pouvoir
redescendre
De l’arbre dans lequel tu avais
grimpé
Adieu, mon amour, adieu
À cette pure après-midi de
printemps
Quand tu repassais tes
récitations
À mots couverts comme des
serments
Adieu à tes joues qui prenaient
feu
Et tes yeux aussi
Quand tu me déclamais
La grande tirade de Don Elvire
Adieu à ces minutes en suspens
Après que tu nous eus avertis
Que tu cesserais de respirer
Tant que Rachel et moi
Ne serions pas réconciliés
Ce qui ne fut jamais aussi vite
fait
Que cette fois-là
Adieu à ton dernier
anniversaire
Quand tu m’as demandé de
quitter la soirée
Sans savoir si c’était de moi
Ou des autres invités
Dont tu avais soudain si honte
Adieu mon enfant
Adieu à tout ce qui me revient
Adieu à ces désirs du même sang
Ces souvenirs que l’on doit
Tenir murés en soi
Avec toutes les autres pudeurs
Les secrets et les renoncements
Tout ce qui se donne pour le
paradis
Que l’on pourra toujours
Si le cœur nous en dit
Regarder de loin comme un
verger
Merveilleux
Dont les fruits sont à tout
jamais défendus
Donnés puis repris
Je sentais les digues de mon
corps lâcher les unes après les autres sous le flot lumineux des plaisirs et
des jours, de tout cet amour en héritage, errant, perdu puis retrouvé, trop
fort pour se dire, trop plein pour se faire autrement que par allusions,
détours ou correspondances… Je n’aurais jamais imaginé qu’il fût possible de
pleurer autant. Toutes les larmes de son corps. Les aiguilles dansaient sur mon
dos comme sous l’orage, les blés des plaines d’Agrigente, de Syracuse ou de
Catane, tandis que dans la nuit vertigineuse virevoltaient et se pressaient à
mon chevet les lucioles affolées des souvenirs…