Si tu vas un jour, très loin, au nord de l’Europe, tu atteindras le pays des légendes. Plus de quatre cents îles composent ce fabuleux royaume que l’on appelle le Danemark. C’est à Copenhague, dans sa capitale, que se déroule l’histoire que je vais maintenant te raconter. Cette histoire n’est pas très ancienne. Tes grands parents pourraient peut-être s’en souvenir. Mais pour toi, c’est comme si tout cela s’était passé il y a une éternité.
Comme le soleil est bien rare à Copenhague, ses habitants mettent d’autant plus de couleurs dans leurs vies. C’est leur manière de lutter contre les brumes et le temps qui passe... Les postiers circulent en veste rouge sur des vélos jaunes et la garde royale défile en fanfare et casques à poils dans des rues qui changent de nom à tous les coins de rue.
Pour une fois ce matin-là, il faisait, un temps radieux
et sur la grande place de l’Hôtel de Ville, tout frémissait de cette fantaisie nouvelle.
-“Quelle chance, cette
année l’été est tombé un Dimanche!”
Au café du port, le
patron servait la même plaisanterie à chaque nouveau client. Seul à sa table,
le jeune Søren Farvel ne l’écoutait plus. Il regardait, le coeur gros, les
grands bateaux qui partent de l’autre côté de la mer.
Søren était peintre et
quand un peintre voit tout en noir, ça devient très mauvais pour lui. Il
peignait ces grandes forêts du Jutland qu’il aimait tant traverser, à cheval ou
à pieds. Il peignait les pins bleus qui tordent leurs branches vers le ciel
comme des flammes. Il peignait le vent sauvage qui tend les ailes des aigles pêcheurs.
Il peignait les musiques de la montagne, le fracas des cascades, le chahut des
oiseaux, ou leur silence, quand la pluie les disperse. Il mettait vraiment tout
son coeur dans ses tableaux. Il donnait tout à voir et à partager. Il espérait
en retour que le succès viendrait le récompenser.
Malheureusement, les
choses ne se passèrent pas ainsi. Devant ses tableaux, les gens prenaient un air
étrange, comme s’ils doutaient de ce qu’il voyaient, et puis s’en allaient.
Pour le directeur des expositions, Søren était, selon les jours, ou pas assez réaliste,
ou pas assez connu, ou trop en avance sur son temps... Bref, il n’avait pas sa
place.
Pour gagner un peu d’argent,
Søren s’installait de temps à autre devant l’Académie Royale des Beaux Arts et
proposait aux passants de les prendre en photos. C’est ainsi qu’il avait
rencontré Eva que sa mère accompagnait. Toutes deux semblaient ravies de
pouvoir suspendre un moment leur promenade. Søren fit durer cet intermède bien
au-delà de leurs attentes. Par un phénomène inexplicable, au moment de déclencher
la prise de vue, Søren sentit son coeur battre très fort et, malgré lui , ses
mains tremblaient un peu. Il n’arrivait pas à fixer cette petite lueur verte
qui brillait au fond des yeux d’Eva. Et puis, il ne fallait pas qu’elle parte,
ou alors le plus tard possible. Pendant ce temps, de minute en minute, le ciel
s’assombrissait. Pour finir, un violent orage éclata. Søren n’eut que le temps
de plier son matériel. Il offrit aux
promeneuses la bâche de son appareil pour se préserver de la pluie et tous trois coururent s’abriter
en riant. Trois mois plus tard,
Eva fut enfin prise en photo, bien plus belle encore dans sa robe de mariée. A
ses côtés celui qui la tenait par la taille, c’était Søren !
(à suivre)
Episode #2
...C’était comme si un grand manège ruisselant de lumières tournoyait sans lui, comme s’il était puni pour en être descendu sans le vouloir.
Ulrick Janssen, le père
d’Eva, était un des plus éminents professeurs de l’Académie de Copenhague.
Rends-toi compte, le roi, lui-même, l’avait nommé conservateur en chef du
Château de Christianborg! À ce titre, le professeur Janssen avait la charge des
mille objets qui retracent
l’histoire royale : les bijoux de la couronne, les épées d’apparat, les calices sacrés, mais aussi le plus
ancien spécimen de l’ordre de l’éléphant et jusqu’aux petites cuillères en or
du service à thé royal. C’est dire combien le professeur Janssen était un homme
important! Ce dernier, connaissant le penchant artistique de son beau-fils,
avait offert à Søren de devenir son bras droit en le nommant guide officiel des
grands salons d’apparat! Mais quelques semaines plus tard, Søren démissionnait.
Non, cela ne lui ressemblait pas de promener des hordes de touristes ébahis
devant les trésors qu’ils avaient payés avec leurs propres impôts. Ni de mettre
avec eux des chaussons par-dessus ses chaussures pour ne pas abîmer les
inestimables parquets royaux. Du reste il entendait désormais se consacrer à sa
peinture. Il fallait qu’Eva fût très fière de son jeune époux.
La démission de Søren
passa pour un manque d’ambition. Dès lors sa réputation de peintre raté fut
définitivement établie. Il quitta la maison des Janssen. Au début, Eva le suivit.
Dans le quartier pauvre de Vindgardsstræde, ils s’installèrent dans une chambre
miséreuse aménagée en atelier. Mais en quelques années, la douce complicité des
premiers temps se ternit en disputes continuelles. Jour après jour, leur bel
amour ne résista pas au manque de tout. Un soir, Eva quitta Søren sans
explication. Elle tenait d’une main sa trousse de voyage et de l’autre, la petite Sisi qui pleurait. Les
yeux d’Eva brillaient de colère. Elle cria qu’il ne serait jamais qu’un bon à
rien, puis referma brutalement derrière elle la porte de l’atelier. Søren ne
lutta pas. Voilà comment font les grandes personnes pour perdre en quelques
instants le goût du bonheur.
Maintenant, si tu veux
bien, allons vite retrouver Søren où nous l’avions laissé, sur la grande place
royale de Copenhague. Tout le monde s’agite dans la bousculade de cette belle fin d’après-midi. Les bus, les
bicyclettes, les passants pressés de rentrer les bras chargés de paquets, mais
personne pour faire attention à lui, personne pour le consoler du départ d’Eva
et de Sisi. Personne avec qui parler de la magie des paysages enchantés du
Jutland. C’était comme si un grand
manège ruisselant de lumières
tournoyait sans lui, comme s’il était puni pour en être descendu sans le
vouloir.
Alors Søren se mit en
route et marcha longtemps.
Du canal de Nyhavn, il
voyait au loin l’Église du Sauveur
et les premières lueurs vertes et dorées de sa longue flèche, torsadée comme
une chandelle. Plus la nuit avançait, plus il marchait et plus il sentait la
colère monter en lui. Une immense colère contre tout ce malheur qui lui
arrivait, cette injustice.
La colère est terrible
car elle peut faire de toi ce qu’elle veut. C’est un peu comme une vague noire
et furieuse qui aurait sur sa crête tout plein de petites dents blanches et
cruelles pour te dévorer. Comme Søren, peut-être t’est-il déjà arrivé toi aussi
de ressentir la méchanceté t’envahir comme une mauvaise herbe sans pouvoir
l’arracher de ton cœur?
Søren traversa ainsi la
place du palais, puis les jardins de l’ancienne citadelle, pour rejoindre enfin
la foule des promeneurs attroupée devant l’attraction la plus populaire de
Copenhague : la statue de la petite sirène. Cette petite sirène est le
personnage d’un conte que tout le monde connaît et que ta maman saurait te
raconter bien mieux que moi. Sa statue avait été érigée devant le port en
souvenir de l’auteur de ce conte, enfant chéri du peuple Danois, l’écrivain
Hans Christian Andersen. Un type épatant que j’ai bien connu autrefois.
Assise toute seule sur son rocher, entre le ciel et l’océan, la petite sirène ne regarde personne et ne parle à personne. Elle capture les rêves de ses admirateurs et les emporte loin, par-delà l’horizon, au pays des légendes.
Ce soir-là, Søren ne lui
trouva aucun charme.
Cette créature qui nous
tourne le dos, que tout le monde vient l’admirer, qu’avait-t-elle jamais fait pour mériter ça ? Lui,
pouvait bien faire tout ce qu’il voulait, il restait pour les autres aussi transparent
qu’un courant d’air. Et puis il repensa à Eva qui avait claqué la porte comme
une princesse outragée.
Søren regarda à nouveau
la petite sirène et c’était maintenant comme si elle se moquait de lui :
- Vois comme je suis
éternelle. On vient du monde entier pour m’admirer et je n’ai rien d’autre à
faire qu’à rester là. Fais comme les autres, prends ton tour dans la file
d’attente.
Søren eut l’envie de
renverser tout cela de tout bouleverser comme lorsque tu veux casser quelque
chose de précieux ou couper la parole aux grandes personnes pour crier très
fort que tu es là. Une idée folle lui passa par la tête. Il avait son matériel
de photo avec lui, à quelques pas, des pioches de terrassiers traînaient sur le
quai. Il attendit sans bouger qu’il n’y ait plus personne, que la nuit vienne
et que minuit sonne ...
(à suivre)
Episode #3
L'opératrice planta une fiche dans le tableau hérissé de fils, répéta le message de Søren puis se tut. Après quelques secondes, elle le pria d'entrer dans un des box.
Pendant ce temps, de retour dans le riche hôtel particulier de ses parents, Eva passaient avec sa petite fille sa première soirée loin de l’atelier.
- Dis, maman, qu’est ce qu’il fait papa ? Pourquoi il est plus là, avec nous?répétait Sisi. Eva posa son ouvrage et caressa doucement la joue de sa petite fille. Les flammes du chandelier faisait briller son regard triste et danser des ombres effrayantes sur les murs du grand salon.
- Peut-être qu’il ne se
trouve pas à sa place, répondit-elle.
- Pourtant, il y en
aurait drôlement de la place ici pour tous ses tableaux.
- Si seulement cela pouvait suffire,
reprit Eva d’un air pensif. Il faudrait encore qu’il accepte de vivre avec les
autres, de se faire une situation.
- C’est quoi, maman, une
situation?
- Je ne sais pas... Se
rendre utile, avoir un métier...
- Alors, tout le temps qu’il travaille,
papa, c’est pas un métier? demanda Sisi avec inquiétude.
- Oh, mais pourquoi
veux-tu toujours tout comprendre? s’impatienta sa mère en cachant soudain son visage dans le drap qu’elle brodait.
Au petit matin, les
premiers maraîchers qui préparaient leurs étals dans les jardins de Langelinie, restèrent stupéfaits devant le
spectacle qui s’offrait à eux. Cela ne pouvait être qu’un mirage formé par le jeu
des brumes nacrées qui venaient de la mer. Mais bientôt la nouvelle claqua
comme un coup de feu et secoua la ville avec la fulgurance de la foudre : on
avait coupé la tête de la petite sirène !
Søren était rentré chez lui à pied, avec son appareil photo en bandoulière et un grand sac de toile à la main, marchant comme un fou, ses habits noirs salis par la poussière et le goudron. Il passa le reste de la nuit à développer des photos dans son cabinet de toilette, à la lueur rouge de sa lampe inactinique. Quand il eut terminé, huit heures sonnèrent au clocher. Søren prit ses clichés et sortit précipitamment.Toujours en marchant, il longea le parc deTivoli qui, dans quelques heures, ferait de nouveau partager sa magie enchanteresse à des milliers d’enfants émerveillés. Ses façades encore endormies renvoyaient l’écho lointain de joies anciennes. Søren arriva épuisé à la gare centrale. Le grand panneau rouge du bureau de poste, orné d’une couronne et de flèches jaunes luisait sous la pluie. Il fit la queue devant le comptoir d'une des nombreuses opératrices. Son tour venu, il lui demanda le numéro du Gotaften, l’un des plus importants journaux du soir.
- Pourrais-je parler au rédacteur en chef, s’il vous plaît?
- Qui le demande
? répondit la téléphoniste.
- Søren Farvel. Dites-lui que je sais qui s’est attaqué à la petite sirène et pourquoi, répondit le jeune homme agacé par la fatigue et le temps perdu. Ce sont des individus très dangereux, continua-t-il. Je peux lui présenter des photographies essentielles pour l’enquête.
L'opératrice planta une fiche dans le tableau hérissé de fils, répéta le message de Søren puis se tut. Après quelques secondes, elle le pria d'entrer dans un des box.
- Allez au n°13, je
vous passe monsieur Jacobsen.
Notre photographe obtint sur le champ son rendez-vous. Il faut que tu saches qu’à cette époque, une grande guerre embrasait toute l’Europe et menaçait le royaume. La cité était devenue le siège de nombreux complots politiques. Cet acte de vandalisme devenait aussi choquant qu'un attentat.
Søren arriva au journal
un peu avant 10 heures. Par un
petit interphone, l’hôtesse annonça aussitôt son arrivée et le pria de patienter
quelques instants.
Dans la salle de
rédaction du Gotaften, il régnait une ambiance survoltée. C’était l’heure où
tous les reporters arrivaient au journal pour boucler l’édition du soir. Le
téléphone sonnait en permanence, des coursiers amenaient des pneus ou des
clichés, les journalistes retardataires dictaient directement leurs articles à
une dizaine de sténotypistes.
-“Venez, monsieur Farvel,
mais venez donc!...”
Niels Jacobsen, le
rédacteur en chef venait à peine d’entrouvrir sa porte qu’il s’impatientait déjà, agitant de
grandes mains aux doigts nerveux. La pièce dans laquelle ils entrèrent
ressemblait autant à un bureau qu’une décharge publique à une bibliothèque.
A voir les dizaines de dossiers qui
jonchaient le sol, l’endroit ne devait pas être souvent balayé, ou alors
uniquement par des cyclones.
- Voyons ces photos sans
plus attendre, engagea le rédacteur en chef....”Les yeux plissés, les lèvres
pincées, il examina avec intensité les spectaculaires documents que lui passait
Søren. Après quelques minutes de silence, le journaliste reprit d’un air méfiant :
- Et vous pensez que tout
cela annonce des événements plus
graves? Tout à l’heure,
vous m'avez parlé d’un complot, n’est-ce pas?
Søren bondit pour
répondre comme s’il devait saisir au vol la chance de sa vie, prêt à tous les
mensonges pour attirer l’attention
de cet homme éminent. Il avait
assisté à toute la scène,
il avait vu trois hommes en cagoules, armés de barres de fer. Leur chef parlait
d’un premier avertissement. D’autres têtes tomberaient, des têtes bien vivantes
cette fois, des têtes couronnées... Stupéfait, Niels Jacobsen demanda à Søren
ce qu’il comptait faire.
- J’ai suivi ces
criminels, je pense pouvoir les retrouver et m’intégrer dans leur groupe. Dès
lors, je pourrai connaître leur plan exact.
C’est ainsi que Søren
devient grand reporter pour le Gotaften et vendit à prix d’or ses premières
photos. Quant à la petite sirène sans tête, elle fit le soir même la une du journal, avec toutes les informations
concernant cette mystérieuse affaire.
Au moment de quitter la
rédaction, lorsque Søren voulut remercier son nouveau patron, ce dernier
protesta :
- “Me remercier, mais de
quoi ? Croyez-moi, nous avons
besoin de talents comme le vôtre. Quant à vos terroristes, cria Jacobsen alors
que Søren s’éloignait, ils ne valent même pas la corde pour les pendre.”
Cette chute plongea Søren
dans un trouble que même la gifle du vent sur le chemin du retour ne put
dissiper. Dans le même temps, Jacobsen lui promettait le plus éclatant succès
et la condamnation la plus définitive. Søren ne savait plus quoi penser: peintre
inconnu, il n’avait pas eu ce qu’il méritait, à présent on lui accordait tout ce qu’il ne méritait pas.
Episode #4
Tout cela lui semblait si irréel, si abominable : c’était comme s’il habitait dans le rêve de quelqu’un d’autre.
Le soir même, toute la
ville s’arrachait la dernière édition du Gotaften que des vendeurs
distribuaient à la criée .
“ Edition spéciale. Tout
sur le complot de la petite sirène. En exclusivité, Les révélation et les
photos de notre reporter Søren
Farvel sur la bande des terroristes anti-royalistes. Demandez le Gotaften,
édition spéciale...”
Allongé sur son lit,
Søren repassait dans sa tête tous les événements de ces derniers jours. Tout
cela lui semblait si irréel, si abominable : c’était comme s’il habitait dans
le rêve de quelqu’un d’autre. Couchée sur la petite table, la tête de la sirène
pressait les billets de banques qu’il avait reçu pour son premier “reportage”.
Le brouillard avait de nouveau recouvert la ville. Par la fenêtre, on
distinguait à peine les fiacres noirs s’engager sur le pont de marbre de Christianborg.
Søren se disait que le
lendemain matin, il aurait le choix : il pourrait rappeler le journal et dire toute la vérité. Niels Jacobsen
l’aurait sa fameuse exclusivité : le complot était déjoué, le vandale n’était
autre que le jeune photographe qui avait lui-même apporté la nouvelle ! Søren
attendrait alors patiemment que les gendarmes viennent pousser la porte de
l’atelier pour le conduire en cellule. Il pourrait aussi prendre l’argent et
s’enfuir alors que tout le monde dormait encore. Partir loin, au petit matin de
l’aventure... Disparaître tout à fait, ne plus exister pour personne. Mais il
sentait qu’il aurait beau partir le plus loin possible, traverser les forêts, si belles et profondes du
Jutland, remonter tous les fjords de la Norvège , errer de Copenhague à Bergen,
de Hambourg à Tempere, jusqu’au pays magique du soleil de minuit, la honte
serait toujours à ses trousses et l’accompagnerait comme son ombre.
En fin de compte, il
n’avait le choix qu’entre deux façons différentes d’être prisonnier. Et dans
les deux cas, il n’avait plus aucune chance de retrouver Eva et Sisi...
Søren qui n’avait pas
dormi depuis 24 heures sentit la fatigue
s’abattre sur lui et l’entraîner dans un rêve étrange.
...
Avait-il dormi et combien de temps ? Un bruit de verre brisé l’avait fait sursauter. Sans doute quelque bouteille vide jetée contre le mur par un vagabond... A présent, il faisait nuit dans l’atelier. Tout était bien là, mais pourtant Søren ne reconnaissait plus rien. Toi aussi, lorsque tu as laissé trop longtemps ta chambre en désordre, tu ne t’y retrouves plus, n’est-ce pas ? Tu ne sais plus où tu en es. Tu ne veux plus ressembler à ce qui t’entoure. C’est comme si tu te dérangeais, que tu devenais un étranger à toi-même. Søren retrouvait bien sa table de nuit, la pile de livres, les montants en fer forgé de son lit. Mais dans le silence dévasté de l’atelier, cet amas d’objets quotidiens avait quelque chose de surnaturel. Pourquoi la pièce paraissait-elle si grande, comme si les murs n’en finissaient pas ? Et d’où venait cette étrange clarté qui faisait miroiter les objets les plus ordinaires comme les pierres d’un immense diadème?
Soudain son sang se glaça
dans ses veines, il sursauta sur son lit. Là, juste sur la table, la tête de la
sirène avait bougé, s’était tournée vers lui. Maintenant, elle le regardait
fixement et ses yeux lançaient une lumière verte et phosphorescente…
Episode#5
C’est à mon tour de te faire une confidence, chuchota la petite sirène.
Il y eut soudain comme le
souffle d’un vent magique. Les paupières de la statue se mirent alors à battre
comme les ailes d’un papillon et ses lèvres s’animèrent. Søren crût qu’elle allait
le foudroyer de sa colère...
- Tu as l’air bien étonné
de me voir, s’écria-t-elle. Croyais-tu pouvoir me tuer si facilement ,
simple mortel ? Et bien, réponds.
Serait-ce toi la statue à présent ?
- Je ne voulais
pas...bredouilla Søren terrorisé, petite sirène, je ne voulais pas te tuer.
- Et quoi ! reprit-elle
étonnée, ce n’est pas tuer que de couper ainsi la tête des gens ?
- Mais ce n’est pas
pareil, tu es un personnage imaginaire, un symbole... enfin, tu n’es pas de
chair et de sang… Tu n’es pas vivante comme nous. Je te jure que ce n’est pas
après toi que j’en avais.
- Après qui, alors?
- Je ne sais plus très
bien à présent... J’ai l’impression que j’en voulais à la terre entière...
À tous ces gens qui vont et
viennent mais qui ne s’attardent pas. Ils passent et ne voient rien de la
beauté du monde.
- Le propre des passants,
c’est de passer à côté des choses, répondit la petite sirène avec douceur.
- C’est leur mépris qui
m’a fait perdre la tête...
- Pas autant que moi
interrompit avec ironie la petite sirène.
- Je ne voulais pas te
blesser. Enfin, ce n’est pas ce que je voulais dire... répondit Søren, honteux
de ses maladresses. Ils ne réalisent pas ce que l’on fait pour eux. Et j’ai
tant fait, petite sirène. Tous ces tableaux qui restent sans vie parce que
personne ne les regarde...
Søren montra le fond obscur de l’atelier où ses
toiles s’entassaient, toutes retournées contre le mur, comme si elles étaient
punies.
-Je ne demandais qu’un
seul regard d’amour. C’est de leur faute si même ma propre femme n’a pas su me
comprendre. Alors J’ai voulu me venger. Ils finiraient par entendre parler de moi. Je deviendrai riche
et célèbre, sans rien faire pour le mériter, au contraire, en faisant quelque chose de mal,
quelque chose pour gâcher leurs promenades, quelque chose qui arrête leur va et
vient inutile.
- C’est ainsi que tu as eu l’idée de vendre ces photos de
moi et d’inventer toutes ces
histoires d’attentat ?
Søren baissa le front. Sur le parquet, il crut voir un rat s’enfuir. Mais ce n’était que le journal gris et froissé. Les lueurs mobiles et vertes dégagées par les yeux de la petite sirène lui donnaient une vie surnaturelle.
- Encore mille fois
pardon, petite sirène, reprit Søren avec passion en levant vers elle des yeux
remplis de larmes.
- Allons, ça va bien, fit-elle avec un sourire de consolation. Tu sais, je m’ennuie tellement sur mon rocher : je ne vais tout de même pas cracher sur un peu de distraction.
Tout à coup, comme lorsque tu joues dans le jardin et qu’un gros nuage passe sur le soleil, la gaîté de la petite sirène laissa place à une expression d’une immense mélancolie, comme si elle regardait des souvenirs vieux de mille ans.
- C’est à mon tour de te faire une confidence, chuchota la petite sirène.
Puis elle se mit à lui
raconter son histoire. Søren buvait ses paroles. Elles avaient un goût d’eau de
mer. La lumière qui faisait miroiter les murs s’adoucit et devint bleue et
profonde comme l’océan. C’est ainsi que Søren plongea avec la petite sirène dans le royaume sombre et secret où les
rêves et la vie se confondent.
Episode#6. L'amour de la petite sirène.
"Avant de repartir pour le royaume des grands fonds où m’attendaient ma mère, mon père et mes cinq sœurs, j’ai posé mes lèvres sur les siennes."
- C’est à mon tour de te
faire une confidence, chuchota la petite sirène.
Puis elle se mit à lui raconter son histoire. Søren buvait ses paroles. Elles avaient un goût d’eau de mer. La lumière qui faisait miroiter les murs s’adoucit et devint bleue et profonde comme l’océan. C’est ainsi que Søren plongea avec la petite sirène dans le royaume sombre et secret où les rêves et la vie se confondent.
- Il y a bien longtemps , commença la petite sirène, moi aussi, je voulais à tout prix être admirée. Pas de tout le monde, non, juste d’un seul homme. Car seul comptait à mes yeux le beau prince du royaume de Danemark. Les dieux de la mer voulurent que dans la même journée, je lui sauve la vie et lui donne la mienne à jamais. Ce fut au cours d’une violente tempête qui provoqua le naufrage de son vaisseau et de tout son équipage. Je le ramenai sur le rivage, évanoui, à demi-mort. Il ne m’avait pas vue et jamais il ne sut par quel miracle, il avait pu, seul, réchapper d’un telle désastre.
- Avant de repartir pour le royaume des grands fonds où m’attendaient ma mère, mon père et mes cinq sœurs, j’ai posé mes lèvres sur les siennes. Ce fut pour la première et la dernière fois. Aujourd’hui encore, j’ai la bouche toute brûlante de ce baiser. J’étais prête à tout pour le retrouver mais, comment pourrait-il aimer une sirène ? Étreindre et chérir ce corps de poisson? Pour l’amour de lui, j’ai nagé jusqu‘à la grotte profonde et puante de la sorcière des mers. Mais cette méchante femme ne consentit à réaliser mon souhait que pour mieux provoquer ma perte. Elle me donna les plus belles, les plus gracieuses jambes du monde, mais, en échange, elle me trancha la langue, me privant à tout jamais de la parole et de mon chant de sirène.”
Søren, troublé par le récit de la petite sirène, se mit à genoux devant elle. C’est alors que le miracle se produisit. Quand pour la consoler, il voulut lui caresser doucement la joue, il sentit des larmes couler puis aussitôt, se transformer en perles entre ses doigts. Tu sais, un peu dans le genre de la cire des bougies quand elle se fige sur le chandelier. Ou bien, si tu veux, comme les très vieilles personnes, qui, sorties du foyer ardent de leurs passions, se durcissent dans l’indifférence et la froideur.
- Petite sirène, dis-moi que tu as pu retrouver ton prince et qu’il a fini par te reconnaître et à te prendre pour femme ! s’écria Søren, comme si sa propre vie en dépendait.
- Dès que je fus admise à
la cour, on me présenta au prince.
Il me fit l’honneur d’apprécier ma compagnie. Quelques temps plus tard,
nous ne nous quittions plus. C’est ainsi que je pus vivre de longs mois à ses
côtés. Il m’appelait sa douce créature. J’étais son ombre, il était ma lumière.
Il m’emmenait des journées entières à cheval, nous escaladions d’immenses
montagnes, nous partions à l’affût de tous les animaux de la forêt. Par un beau
soir ensoleillé, au retour d’une de ces merveilleuses promenades, il me confia
qu’il aimait mon silence, que mon regard était innocent, que c’était pour lui
comme un miroir qui lui renvoyait
toute la beauté du monde.
- Il t’aimait donc, fit Søren avec un soupir de soulagement.
- Hélas, je pouvais le
réconforter, le réconcilier avec la vie, avec son entourage, avec la cour du
roi, mais non, tout cela n’était pas de l’amour. De plus, s’il avait tous les
pouvoirs, le prince n’était pourtant pas maître de son cœur. A la fin de l’été, ses fiançailles furent prononcées avec la princesse du
royaume voisin. Toute la cour était tombée sous le charme de cette jeune fille
si brillante, qui s’exprimait avec tant d’esprit et dont le chant si délicat
semblait celui d’un ange. Toutes
les séductions de sa voix ne me faisaient que plus cruellement ressentir mon
infirmité et ma disgrâce. Désespérée, le matin des noces, je courus me jeter
dans la mer. Le sortilège de la méchante sorcière se réalisa et c’est ainsi que
je fus aussitôt transformée en écume, dispersée par tous les vents et le reflux des vagues.
Les premiers rayons blonds et roses d’un nouveau jour se reflétaient dans la verrière de l’atelier. Søren était effrayé par ce qu’il avait fait et pour tout le mal qu’il avait pensé de la petite sirène. Elle avait été si malheureuse... Il se trouvait infâme et misérable. Il ne valait pas mieux que les autres.
- Je t’en prie petite sirène, implora-t-il en pressant passionnément sa joue contre celle de sa nouvelle amie, que puis-je faire à présent pour obtenir ton pardon ?
- Vouloir attirer l’attention sur nous,
cela ne nous a pas réussi, tu ne trouves pas ? commença la petite sirène avec
mélancolie. Aussi, pour te racheter, je ne te demanderai qu’une chose. Søren :
fais comme moi, redeviens toi-même, accepte de n’être jamais que cela, rien de
plus ni rien d’autre, mais de l’être entièrement.
- Mais petite sirène, de
quoi parles-tu ? répondit Søren, surpris et déçu par ce vœu étrange.
Demande-moi plutôt quelque chose de vraiment difficile, quelque chose de
plus...
- Allons, allons,
interrompit la petite sirène moqueuse, pas de folie des grandeurs. Et puis ce que je te demande n’est peut-être
pas si simple qu’il n’y paraît. Il faut beaucoup de courage pour vivre dans l’ombre
et plus encore pour n’être plus rien aux yeux de ceux qu’on aime.
Søren pensa à Eva, à Sisi et au désespoir dans lequel elles l’avaient laissé en le quittant.
- Je ne suis qu’une petite sirène et tu n’es qu’un jeune peintre inconnu, et pour notre malheur, nous avons tous les deux perdu la tête. A présent, il faut vivre avec ça et tout ira bien.
A ces mots, les lumières marines qui inondaient la pièces redoublèrent d’intensité, puis s’enroulèrent en tornade avant d’être avalées d’un seul trait par le regard de la petite sirène. Søren eut juste le temps d’entendre les quelques notes d’une mélodie merveilleuse, qui resta suspendue dans l’espace. C’était le chant légendaire des sirènes, celui-là même qui sur les sept mers, déroute et fait se perdre les marins. Ce chant l’enveloppaient et le caressaient à son tour comme un voile de soie. C’était aussi un chant d’adieu. Søren se retrouva seul sur son lit, dans le noir complet.
Quand il se réveilla il
était midi.
Pourquoi dans les brumes glaciales du nord?
L'île de beauté offre des décors certainement plus "chauds" et des orages certainement plus violents... de la vient l'attraction vers le midi, d'autant que sur le port de Bastia y trône aussi une sirène un tantinet plus grosse et introvertie (la loi des compensations) que la remarquable sirène (otarie) symbole des pays nordiques...
Bon, sur ça, je plaissante bien sur. Ton récit est remarquable et je t'invite à en pondre un sir la Corse. Le champagne y est au frais et t'attent. Joyeuix Noël!
(PS: A ne pas publier...)
Rédigé par : Gabriel Diana | 24 décembre 2008 à 13:12