Ma chatte est actuellement l’être le plus étrange qu’il me soit donné d’observer
Ces derniers temps, il faisait bien froid il a même neigé
Dans nos banlieues grises des bords de Seine
Ma chatte est volontiers mallarméenne
Pour elle aussi l’hiver est la saison du confort
Nous habitons dans une maison blanche et gaie
Qui de loin ressemble à un flacon
De parfum des années trente
Or donc ma chatte s’y retranche aux premiers frimas
Paresseuse et lascive, gloutonne et perplexe
Elle voit dans le ciel anthracite descendre les flocons
Sa curiosité est plus forte que la torpeur
Mais dehors, dehors…
C’est le monde blanc et noir de la mort qui s’étale ici
Il étouffe les sons, les parfums, englue les sangs
Ma chatte miaule au secours et frappe au carreau
Quand je lui ouvre, elle rentre éperdue et court dans les couloirs
Jusqu’à la porte opposée qui donne sur la rue
À peine lui ai-je cédé le passage
Qu’elle s’enfuit sans se retourner
Et se dissout au loin dans le fusain du brouillard
Qu’attend-elle de mieux ou de différent
De ce côté-ci où il neige autant que de l’autre ?
Qu’importe, elle est sûre de ce qu’elle fait et sait où elle va.
C’est comme si la porte du jardin et la porte de la rue
Donnaient sur deux univers parallèles
Hermétiques, sans le moindre lien
D’une rigueur absolue, mathématique
Je viens à douter moi-même qu’il en soit autrement
Tandis que me travaille ce problème comme un vieux souci
Sachant qu’une chatte compte jusqu’à neuf vies
Sachant que la mienne ne donne pas l’impression d’en être à la première
Était-elle déjà née en mille neuf cent trente cinq?
Pourquoi cette question?
Parce que je la soupçonne à cette date
D’avoir soufflé au physicien Erwin Schrödinger
Son fameux paradoxe, dit « du chat quantique »
Par une belle journée de juillet à sa table de jardin
Tandis que sous un parasol et buvant l’orangeade
Il écrivait une lettre à son confrère Einstein Albert
Paradoxe qui veut qu’une chatte enfermée dans une boîte équipée
D’une machine infernale dont le déclenchement
Fatal pour elle est soumis à tout instant à chances égales
À la stabilité ou la désintégration
D’une particule radioactive élémentaire
Qu’une telle chatte donc, la mienne en l’occurrence,
Se trouve tout le temps que dure l’expérience
Dans un état hybride, irrésolu, où, je cite:
« Le chat vivant et le chat mort sont (si j’ose dire)
Mélangés ou brouillés en proportions égales »
Me jette à mon tour dans la confusion quantique
Dont je ne peux me défaire que par l’écriture
J’attends, défait, hagard, inquiet qu’elle rentre à présent
Ombre improbable circulant au milieu des particules
Comme un enfant qui n’est pas sûr de retrouver ses parents
Je me confonds en excuses, j’implore son retour
Et pourtant si elle revenait
De loin du pays aveugle
Où la neige n’est meurtrie d’aucune trace de pas
Et si tout à la joie des retrouvailles
Je lui lisais bientôt ce texte ou mieux
Le lui chantait à la façon d’un cantique
Elle me plaindrait, c’est sûr,
De son regard de pitié claire et vide
Elle qui aime à se coucher sur mes livres
Comme sur une jonchée
Mais qui ne les ouvre jamais
Ainsi soit-elle
Ma chatte d’outre-mondes
Les muses ne sont que rarement concernées
Par la poésie qu’elles inspirent.


