Tous les soirs à 20 heures, terrifiés, ils s’attroupaient autour de leurs postes de radio. Dans le petit village de Landhi Kanah, blotti dans la vallée du Lush, à moins de 160 km des plus grandes métropoles du pays, tous savaient bien que rater un seul message du Mouvement Révolutionnaires de Libération pouvait conduire à leur arrestation et les condamner à la flagellation, voire, certains mauvais jours, à la décapitation. Le Grand Gardien Local du MRL rappelait en les fustigeant les actes anti-révolutionnaires tels que : vendre des DVD, regarder les programmes de télévisions étrangères, ou bien chanter, danser, ou encore permettre aux filles d’aller à l’école ou aux femmes de s’épiler le pubis. Cette fois, il régnait dans chaque foyer un silence d’épouvante. Le Grand Gardien devait livrer les noms des traîtres à la cause qui venaient d’être châtiés la veille et donner la liste des prochaines exécutions par décret. Le pouvoir serrait le peuple par le garrot des ondes. C’était le règne sans partage de la Radio Panique. Personne ne pouvait plus rater la moindre émission. Chacun terré dans sa terreur redoutait l’annonce de sa propre mort…
Tashima Moritori avançait au ralenti, tous feux éteints, au volant de la vieille Opel bleu-nuit cabossée de son oncle. Les rues étaient désertes et silencieuses et elle n’entendait que le crissement des pneus sur les gravats de la route. La Radio Panique rendait moins nécessaires les patrouilles policières qui se raréfiaient ces derniers temps. Il fallait admettre que les flics eux-mêmes préféraient annoncer de plus en plus nombreux leur démission dans les journaux de peur d’être accusés de laxisme ou de trahison depuis que les assassinats politiques se propageaient dans leurs propres rangs. Tashima, quant à elle, se sentait belle et légère comme elle ne l’avait jamais été. Ses longs cheveux noirs dénoués sur ses épaules nues, un trait de khôl autour des yeux, lèvres faites et sous sa petite robe de coton clair, libéré de toute culotte, son pubis épilé de frais et parfumé. La subversion absolue. Il n’ y avait guère pour la lester que les deux grosses cartouchières qui se croisaient sur son cœur, les poches pleines de pains de plastiques et dont les crochets retenaient un chapelet de grenades, chacune par sa goupille. Elle eut peur que cet arsenal ne l’embarrassât au moment de tourner dans l’avenue qui menait au bâtiment de la Radio Panique. Elle leva bien les coudes pour prendre sans encombre ce dernier virage.
Shah Doran se caressa la barbe en reposant le micro sur son pupitre. Comme toujours, les soldats de sa garde qui tapissaient le studio applaudirent pieusement le leader de la milice locale du MRL et le félicitèrent pour son puissant discours. Toute la troupe reflua dans les couloirs, puis les escaliers qui menaient à la sortie sud où ronronnaient déjà les camions de la milice prêts à partir. L’émission pouvait commencer.
La première explosion eut lieu au premier barrage, à 19h50, à proximité de la façade nord. Les quelques miliciens en factions avaient mitraillé la voiture, puis une gerbe de flammes les avait pulvérisés dans la nuit. La voiture fumante et criblée de balles, lancée à fond poursuivit sa course folle quelques dizaines de mètres encore, dispersant les soldats qui continuaient à tirer sur son passage. Puis elle se mit à dévier, heurta le trottoir, racla les murs, en équilibre sur deux roues, fusant, aveugle et sombre comme un météore suivi de sa traînée d’étincelles, puis finit par capoter en percutant le portail du bâtiment. L’explosion ravagea le hall et l’entresol et souffla toutes les vitres des immeubles voisins. L’incendie fut rapidement maîtrisé car la caserne de pompiers ne se trouvait qu’à quelques centaines de mètres dans un bloc voisin. Les studios ne furent pas endommagés. Le responsable de la station annonça que pour des raisons techniques, l’émission était différée au lendemain. Suivit, en rediffusion, un programme de chants révolutionnaires. Tashima Moritori avait réussi à gagner une journée. Une seule et simple journée sans Radio Panique. Les villageois avaient éteint leurs transistors. Chacun était parti se coucher, bercé par l’étrange espoir que faisait naître ce sursis. Cette nuit-là, certains couples parvinrent même à faire l’amour.
Sur la bande enregistrée, Shah Doran citait le nom de Tashima Morituri dans la liste des personnes citées à comparaître. Un simple rectificatif précisa que son exécution avait déjà eu lieu la veille.
Tashima Morituri souriait à son reflet dans le petit miroir tandis qu’elle enduisait ses lèvres d’un rouge glossy de luxe. L’excitation la faisait un peu transpirer, presque jouir. Pour se sentir pleinement libre, si délicieusement vivante, il suffisait de savoir devancer, même d’un seul jour, l’échéance de sa propre mort. Demain, les journaux parleraient-ils de ce qu’elle avait fait ? Elle ne le souhaitait pas. Qui peut s’intéresser à de telles informations ? Ces choses-là ne valaient rien. Mieux valait ne pas exister vraiment, n’être qu’un personnage imaginaire, un rêve dans l’esprit d’un inconnu qui s’appliquerait à raconter une histoire comme la sienne pour qu’elle ne fût pas oubliée.