
Je me réveillai dans mon lit, tout habillé. Il faisait à peine
jour. Une lumière crayeuse rayait les murs et donnait aux draps bleus le relief minéral et phosphorescent d’un champ de ruines sous la lune. Mes oreilles sifflaient comme si j’avais dormi toute la nuit contre l’ampli de Johnny Rotten ou d’Angus Young. Je n’avais pas le moindre souvenir de la façon dont j’avais pu regagner ma chambre. Ni de rien d’ailleurs. Ou peut-être quelques images en forme de bulles qui surnageaient dans la tourbe. Des verres glissaient sur un long comptoir en acajou, des coussins d’alcôves, constellés de petits miroirs, des ombres qui dansaient dans la nuit multicolore… Cela remontait avec les sifflements… Les musiciens en sueurs, une fille au visage pailleté qui fermait les yeux en secouant ses longs cheveux rouges. Et puis le noir…
Je descendis dans le breakfast lounge de l’hôtel avec l’espoir curieux d’être reconnu par quelqu’un… Il n’y avait attablés là que trois journalistes qui s’animaient en beurrant des toasts sur une prise d’otage qui avait eu lieu la nuit même à Bagdad. Je m’installai. La question était de savoir comment la BBC devait couvrir ce genre d’événement. Cela m’intéressait, mais le Boss de l’hôtel vint à ma rencontre pour se présenter et prendre de mes nouvelles avec une politesse qui me rappela le personnage de Nestor dans Tintin. Cette nuit s’était-elle mieux passée pour moi que la nuit dernière ? D’abord, il avait bien cru qu’il m’était arrivé quelque chose... Je ne tenais plus debout, m’apprit-il, et ce n’était pas rassurant de me voir entre cette espèce d’Hell’s Angel qui me soutenait à bras-le-corps et cette bombe rousse en minijupe et cuissardes oranges qui trébuchait à chaque pas, et dont on ne pouvait dire si elle riait ou pleurait. Aussitôt après m’avoir étendu sur mon lit, mes deux compagnons étaient repartis par le même taxi. L’homme, souriant et décontracté, avait fini par le rassurer. Un court instant j’essayai de me représenter le genre de rictus qu’un sourire pouvait faire éclore sur la face de bouledogue de Jeffrey…
- Cependant, reprit mon hôte, comme je ne vous voyais plus quitter votre chambre, j’étais bien décidé ce matin à frapper à votre porte…
Je n’avais pas bien saisi ce que je pris d’abord pour des propos de pure complaisance. Mais tandis que je lui demandais avec le même air convenu ce que l’on pouvait bien faire d’intéressant à Londres un dimanche, il se figea dans une expression sceptique.
- Mais, Monsieur, rectifia-t-il, nous sommes Lundi.
Qu’avais-je bien pu faire de ce jour manquant ? Je pris congé pour sortir. Je n’avais pourtant pas le cœur à la promenade. Je marchais distraitement, je regardais les gens se pousser dans leur précipitation matinale. Je suivais les femmes quand elles étaient bien faites. Je prenais des bus rouges au hasard, quand je les voyais accoster le long du trottoir. Pas plus dans les pubs bruyants de Soho que dans la faune excentrique de Camden, je ne trouvais à qui parler. Tous ceux que j’aurais voulu rencontrer, je ne faisais que les croiser. Personne ne me retenait plus ici qu’ailleurs. Ni les cols blancs qui mastiquaient les yeux vides leur Expresso breakfast dans les coffee-shops de Baker’s street, ni les hallucinantes vendeuses au look d’aliens cosmiques du Cyber Dog Shop, ni même les petits écureuils de Regent’s Park. Personne avec qui briser la glace qui réfléchissait mes obsessions, personne pour me distraire de la vitrine de Vivien, du sourire magnétique du Katana dans la salle de bain ou des ombres maléfiques du Caravage. J’étais un bien piètre touriste.
Cette errance pitoyable finit par m’exaspérer. Il fallait que je retourne à l’exposition, là où tout avait commencé… Je voulais en avoir le cœur net, comprendre ce qui s’était passé dans les salles obscures de la National Gallery… Comment l’œuvre du maître milanais avait-elle pu provoquer de telles ondes de choc dans le cours de ma propre vie ? Lequel de ses personnages ferait à nouveau surgir en écho les êtres familiers ou les âmes chéries que j’avais perdues ? Je voulus croire que Michelangelo Merisi, dit le Caravage, s’il avait réalisé ce premier prodige, avait désormais le pouvoir occulte de me rendre Lucie aussi vivante et fraîche qu’à la terrasse du café de la rue de Bucci où je l’avais laissé, ce jour que je ne savais pas être le dernier. Que par la grâce de son génie, il saurait faire rejaillir le plein souvenir d’elle, avant que sa mort ne la fît chavirer avec ma mémoire et ma raison dans les souterrains de l’inconscient. D’elle en effet, j’avais tout perdu. Même l’amour que l’on invente envers et contre l’absence. Il n’y avait plus qu’une plaie obsédante qui marquait en creux le monde des survivants. Tous mes souvenirs et jusqu’aux moindres traces de notre passé commun avaient été ensevelis avec elle, pareils aux trésors que les pharaons emportaient dans leur sanctuaire pour leur dernier séjour sur l’autre rive du fleuve sacré. Ce qu’une catastrophe avait anéanti, une autre catastrophe ne pouvait-elle pas le rétablir ? Les volcans furieux recrachent bien vers le ciel les vestiges enfouis des civilisations perdues…
Il n’y avait plus de temps à perdre. Il fallait arriver avant l’ouverture pour éviter la cohue. Je m’engouffrais dans la première station de métro venue. je sentais mon costume qui claquait au vent comme un drapeau. Avais-je à ce point maigri ? Léger et flou, je me laissais porter par la foule. La fatigue, les arbres mouillés, le frémissement des feuilles, le parfum de la pluie sur la poussière de l’asphalte me ramenaient des impressions d’enfance qui m’apaisaient.
Pour égayer nos musées, heureusement qu’il reste les Japonais. Ces petits elfes bienveillants et disciplinés répandent leur joviale curiosité dans des lieux de mémoires qui sans eux seraient livrés à la déréliction du vieux monde. Le seul ennui, c’est leur nombre. Impossible de passer à travers leurs essaims serrés.
Je pris le parti de patienter dans la grande librairie dépeuplée du musée. D’autant plus volontiers que l’espace était ponctué à intervalle régulier de jeunes et jolies vendeuses, toutes habillée d’une même petite robe noire. Je les détaillais une à une, cherchant pour chacune, au-delà de l’uniforme requis, la variante qui révélait sa touche personnelle. Épinglée sur celle-ci une grosse broche en fils de cuivre. Chez celle-là, une délicate paire de dormeuses turquoises qui se mariait si bien avec son teint de blonde vénitienne. Une autre encore avait remonté avec de petits peignes en écaille ses cheveux bruns et brillants en un chignon charmant. Elles déambulaient dans les allées, nonchalantes et oisives, corrigeaient sur les grandes tables la disposition des livres empilés, ajustaient quelque présentoir ou actionnaient leurs caisses enregistreuses qui tintaient alors comme des sonnettes de vélo. Tant d’efforts et d’assiduité pour dissimuler leur désœuvrement me touchaient. Parfois, certaines lançaient autour d’elles des regards inquiets et obliques, des regards d’espionnes venues monnayer des secrets d’état. C’était encore plus frappant pour l’une d’entre elles qui se tenait au fond du magasin, trop loin pour que je puisse d’abord la distinguer des autres. Mais à y regarder de plus près, quoi qu’elle portât elle aussi l’uniforme de la petite robe noire, la sienne était différente, si joliment coupée dans le style Courrège, la taille en corolle et l’ourlet très au-dessus du genou. Je m’en rendais compte à présent… Elle avait une autre allure… Son petit sac Chanel posé sur le comptoir dissipait toute équivoque sur son éventuel statut d’employée. Elle faisait bien mal semblant de feuilleter l’épais catalogue de l’exposition, mais la fréquence à laquelle elle levait les yeux trahissait sa distraction. Sans doute attendait-elle quelqu’un. De l’endroit où elle s’était postée, elle ne pouvait d’ailleurs rien perdre des entrées comme des sorties. Un détective en filature n’eût pas mieux agi. J’eus un instant le sentiment flatteur que c’était moi qu’elle observait. Quand nos regards se croisèrent, ses beaux yeux verts s’échappèrent aussitôt dans les pages de son livre comme des petits animaux sauvages et vulnérables. Je n’arrivais pas à fixer l’horizon de son visage. Dans la perpétuelle distance qui nous séparait, s’interposaient en surimpression les centaines d’autres visages qui m’avaient ému. Des inconnues sur lesquelles je m’étais un jour retourné, en passant par les maîtresses complices, jusqu’aux quelques femmes qui avaient brûlé ma vie… Sédiments d’amours, passions enfouies, amas feuilletés d’instants éternels… Mues et métamorphoses… Seul mon regard pouvait tout recomposer, ici et maintenant… Elle m’apparaissait à la fois floue et pourtant si précise… incroyablement animée. Je la regardais comme ces petits livres dont il suffit de faire glisser les pages sous ses doigts pour créer le mouvement magique du cinéma. Ce rêve me poussait irrésistiblement vers elle. Une attraction plus forte que la honte ou la pudeur qui m’avaient toujours retenu. J’étais pris dans la gravité des astres géants.
Comme je lui demandais si nous ne nous étions pas déjà rencontrés, je pris pour un encouragement qu’elle ne semblât pas sur le champ persuadée du contraire. Je n’aimais pas la désinvolture que j’affectais. Pourquoi au moment d’aborder une femme, la sincérité cédait toujours devant le souci de paraître ? Mais au fond, il entrait peut-être du désespoir dans cette crânerie, une façon d’anticiper un refus, de s’y préparer en le provoquant, de se retrancher dans un jeu sans enjeu, un jeu perdu d’avance, où pour garder la face, on ne risquait rien finalement…
Que le visage de cette fille rousse en face de moi fût, par miracle, le même que celui, bombardé par les flashs électroniques, de cette autre qui dansait follement sur le floor du Heaven et me traversait à nouveau l’esprit de ses fulgurances, cette idée absurde me troublait.
- Ce n’est pas hier ? avançais-je vaguement.
- Quoi donc ?
- Que nous nous sommes déjà vus ?
Un silence qui me déçut passa entre nous comme un ciel de traîne.
- Ici ?... reprit-elle hésitante.
- Oui. peut-être bien ici…
Elle n’arrivait pas où je l’attendais, mais, après tout, c’était une autre hypothèse. Elle cherchait encore, ou faisait semblant, avec la coquetterie des nouveaux amants quand ils jouent à cache-cache avec leurs souvenirs.
- Non, exclut-elle pour finir. Pourtant, je viens très souvent… Je prépare un mémoire sur la peinture italienne du Seicento… Mais hier, non, je n’étais pas là.
- De toute façon, moi non plus : c’était sans doute deux autres personnes !
Avait-elle vraiment pu être surprise par cette vieille blague? Elle éclata d’un rire en cascade, y plongeant à corps perdu, puis ployant la tête, elle eut pour reprendre son souffle, un petit reniflement bestial qu’elle cacha derrière sa main, avec ce geste maladroit d’une femme ivre qui considère les débris du verre qu’elle vient de faire tomber. Je ris avec elle. C’était nouveau, c’était frais, ces rires… Elle s’appelait Veronika. À cette seconde, pour elle, je redevins petit Jean.
- Sinon, reprit-elle dans un soupir apaisé, cela vous arrive souvent de venir draguer dans les musées?
Elle ne riait plus. Son regard vert m’observait à présent d’un air neutre, sans curiosité ni bienveillance, mais avec une sorte d’exigence aux aguets, un peu dans le genre d’une examinatrice, comme s’il n’y avait qu’une seule bonne réponse à donner et qu’elle l’attendait… Je pris pour un reproche ce qui n’était peut-être au fond qu’une invitation à la sincérité. Je ne savais pas encore à quel point cette fille serait capable de me faire sortir de moi. Je fis d’abord diversion, revenant au Caravage que je connaissais un peu et dont les tableaux « me parlaient ». À chaque mot le vernis craquait un peu plus. À quoi bon se dérober ? Cela faisait des mois que tout cela m’obsédait, que ce fardeau m’épuisait, ne me laissait aucun répit. Des mois que je repassais par tous les méandres de ma vie pour remonter jusqu’à elle, qui restait là, maintenant, immobile et disponible, sans que je parvinsse à m’en approcher davantage. Combien de temps encore allais-je rester ainsi en surface, insignifiant et comme totalement interdit ? Combien de monceaux de banalités, de déchets d’usage allais-je encore entasser devant elle comme les sacs-poubelle d’un voisin négligent ? Et puis, au moment où je ne m’y attendais plus, j’ai senti quelque chose qui craquait… Quelque chose d’organique, fait de chair, et qui se déchirait comme un tissu… Il n’est pas de vraie rencontre qui ne nous arrache à ce qui nous tenait debout, en vie, mais qui dans le même temps nous attachait, nous empêchait de grandir. Le poids de nos habitudes… J’aurais pu pleurer, hurler, ou peut-être la gifler, ou me ruer aveugle dans la foule pour fuir une fois de plus. Mais rien de tout cela… Je l’avais juste assise sur le banc d’acajou des gardiens, gentiment, afin qu’elle fût mieux installée pour assister au déferlement… Pour lui parler enfin, tout dire de ce qui m’avait amené ici, tout lui dire, vraiment et comme ça viendrait… Partir de la fin… Mon vertige devant Le Martyr de Saint Jean et comment j’avais, comme lui, perdu la tête et depuis si longtemps,et le sommeil, et la mémoire. Tout recracher à contre-courant, dans le flux : mon amnésie et les autres poisons, les insomnies, les hallucinations… Elle ne bougeait plus à présent. Elle m’écoutait et me regardait, ses beaux yeux grands ouverts, présents et rêveurs, comme si j’étais devenu un genre de fontaine, mais pas de celles, sinistres, qui pleurent sur elles-mêmes, au milieu des places bien rangées pour l’ennui des dimanches. Non, une fontaine vive, de celles qui vous murmurent leurs folles histoires dans les nuits d’été, de celles qui jaillissent comme des geysers et dont les eaux qu’elles crachent tressaillent sans cesse comme des spectres écumants, tiraillés entre l’écroulement de leur poids et l’élan qui les propulse dans le ciel. Je la bousculais, je m’emportais et je voulais qu’elle me suive, mais je ne savais pas moi-même où j’allais. Pouvait-elle seulement s’imaginer par quel sortilège certains tableaux de cette exposition s’étaient mis à exister pour moi, et pour moi seul ? Comprendrait-elle pourquoi je voulais à présent les ouvrir comme autant de fenêtres sur une vie qui m’échappait ? N’aurait-elle pas raison de me prendre pour un fou quand je lui soutiendrais, et avec quelle certitude, que les êtres qui souffraient sur les toiles du Caravage, je les connaissais personnellementet qu’avançant vers eux, dans une sorte d’extase douloureuse, je retrouvais tous les autres, ceux que j’avais chéris et perdus. Que j’allais à leur rencontre, les bras grands ouverts, désespérant de pouvoir jamais les refermer sur le seul être dont j’avais un irrépressible besoin physique : ma fille morte, qui dansait avec les anges et ne me laissait plus que le vide à étreindre. Et quant à elle, qui arrivait comme la providence, comme une autre fille qui tombait du ciel, pourrait-elle me dire pourquoi la douleur avait tout détruit ? Pourquoi j’avais laissé mon enfant s’effacer ainsi ? Pourquoi je mendiais partout le moindre souvenir d’elle? Pourquoi je n’arrivais à rien alors que je me serais damné pour recueillir un seul vestige de sa présence. Non, pas le grain de sa voix ou une image enfin nette de son visage, je n’en demandais pas tant… Ne fût-ce qu’un ourlet déchiré de sa robe, une dent de lait, un vieux dessin d’école ou même je ne savais quelle impression fugace, un parfum retrouvé sur une autre, le moindre signe qui eût établi de façon formelle qu’elle revenait à moi et que j’en étais digne… Alors, draguer, je ne savais pas… Mais chercher dans d’autres femmes les étincelles qui pouvaient mettre le feu, embraser ma mémoire, oui, ça, je le voulais éperdument. Qu’elles portent et me restituent le parfum de Lucie. Celui qu’elle aurait pu laisser échapper la nuit d’avant, au Heaven, si elle-même s’était prise à secouer sa chevelure dans la transe techno. Mais je pouvais toujours attendre… Tout d’elle avait disparu, tout emporté dans la nuit désolante et sans fond où je m’enfonçais sans recours. Alors, je lui demandais, UNE FOIS POUR TOUTES… NON, JE N’ÉTAIS PAS EN COLÈRE ! OUI, À ELLE ! PARCE QU’ELLE DEVAIT BIEN SAVOIR, OUI ELLE ! POURQUOI JE NE POUVAIS PLUS ME RAPPELER DE RIEN !
Et puis je me tus. J’avais laissé la violence monter, courir et rouler par-dessus tout comme une vague immense qui s’était brisée et finissait à présent par lécher la plage, m’y rejetant comme un naufragé, comme Michelangelo, ébloui et à bout de souffle, le jour de sa mort à Porto Ercole.
Je ne me faisais plus guère d’illusions sur à la suite, ni de ce qui pouvait advenir de nous, mais contre toute attente, la jeune femme ne manifesta pas la moindre inquiétude. Son calme me déconcertait. Elle passa simplement sa main contre sa gorge, comme pour s’aider à avaler quelque chose, puis sortit de son sac un poudrier doré, se regarda à la dérobée dans le petit miroir, avec cet air si émouvant des femmes qu’une offense a fait vaciller et qui cherchent dans des petits gestes de confort, les points d’appui pour se reprendre. Il y eut un déclic brillant et délicat. Ce n’était pas seulement celui du poudrier qu’elle avait refermé puis remis dans son sac. Elle me regarda à nouveau, souriante et radieuse.
- Je crois que ça me plairait de revoir cette exposition avec vous, reprit-elle, d’un ton résolu, comme si elle venait de trancher une vieille querelle… Si vous m’acceptez comme guide…
Je lui rendis son sourire et lui pris le bras, doucement, comme un aveugle que l’on aiderait à traverser. Nous
nous sommes dirigés vers la grande rotonde, avons descendu le large escalier de marbre gris au pied duquel attendait déjà notre groupe de gentils japonais. Je me sentais bien parmi eux, enveloppé dans leur foule tranquille, cohérente et gaie. Au bras de Veronika, ils me faisaient l’effet d’un paysage dont les mouvements, les rythmes et les couleurs nous accompagnaient et qui se développait sous nos pas.
- Which room shall we try first ?
J’entrevis un instant ce que deviendrait la question ingénue de Veronika dans la bouche de nouveaux amants, lesquels séjournant dans un hôtel de rapport, auraient l’intention de ne le quitter qu’après avoir essayé toutes les chambres : le thème et la décoration de chacune réglant leurs étreintes, tour à tour sauvages, langoureuses ou furtives… À ce jeu, elle-même n’était pas innocente. J’avais peine à croire que deux êtres qui ne se connaissaient pas depuis vingt minutes puissent partager une telle complicité aussi vite, aussi simplement. La séduction est un jeu de réflexes.
L’exposition s’ouvrait sur deux grands œuvres jumelles qui occupaient à elles seules toute la première salle. Je n’avais pas le souvenir de les avoir remarqués la première fois, fasciné que j’étais par les scènes de martyrs que je devinais au bout du couloir et qui se déployaient dans les autres salles comme des efflorescences de chairs blessées. Veronika m’arrêta et se pencha vers moi en chuchotant. Je n’osais plus regarder mon accompagnatrice et du reste, ce faisant, je l’aurais peut-être dissuadée de s’approcher si près de moi, assez près pour me faire sentir le parfum qui s’échappait de ses cheveux dont quelques mèches reposaient sur mon épaule et même, si je pouvais aller plus loin, à l’intérieur de ce parfum, l’odeur animale et douceâtre, ce suint si charnel des rousses… Sans me tourner, la tête baissée comme un communiant, je fixais machinalement les étiquettes imprimées sur le mur. Pour en revenir aux tableaux, j’appris qu’il s’agissait des deux versions du Souper d’Emmaüs que Michelangelo avait réalisées à cinq ans d’intervalles, la première en 1601, du temps de sa gloire romaine, la seconde en 1606, peu de temps après son bannissement et sa fuite pour les états du Prince Colonna puis pour Naples où il espérait semer définitivement les chasseurs de primes qui couraient à ses trousses. Comment, la première fois, avais-je pu rester insensible à une telle confrontation ? L’histoire que Veronika me racontait m’en blâmait encore davantage.
Deux disciples quittant Jérusalem le quatrième jour de Pâques rencontrent en chemin un autre pèlerin. Arrivés à Emmaüs, ils invitent l’étranger à partager leur repas. Quand celui-ci bénit le pain, leurs yeux s’ouvrent enfin : c’est avec le Christ qu’ils sont attablés ! Les préjugés du regard nous détournent du vrai monde et de ses enchantements.
- Jean, regardez comme Michelangelo rend la scène presque palpable… Cette présence de Jésus, le pain qu’il va partager !
Sur le tableau de gauche, le plus ancien, l’expression des disciples, foudroyés par leur foi, était saisissante. Un homme épuisé, perdu dans la nuit, tombant de sommeil sur le chemin et qui, le matin venu, se fût réveillé en sursaut au bord d’un ravin, n’eut pas exprimé plus d’effroi.
- Et là, cette main que tend le vieil homme…
Comme s’il voulait s’emparer de nous ou nous prendre à témoin : « hé, vous deux ! Venez donc, vous ne voyez pas que c’est lui, là devant nous, que c’est Jésus lui-même ! »
Dans son exaltation, Veronika m’avait saisi la manche qu’elle secouait avec énergie. J’aimais sa fougue à vouloir me ramener aux choses de la vie. En me tirant du côté de sa jeunesse ardente et spontanée, elle prenait déjà soin de moi.
Le moindre événement, le plus quotidien, un simple repas pouvait donc contenir une révélation, porter une rencontre, un miracle… Elle me tourna violemment vers elle. Cette conviction la faisait frissonner. Plus rien ne souriait dans son visage intense et tendu. Je trouvai le deuxième Souper d’une présence plus sourde, moins expressif et pour tout dire moins réussi que le premier. Pourquoi le Caravage s’était-il astreint à revenir plusieurs années plus tard sur l’étonnement radieux que Veronika venait de me faire partager ? Il y avait là comme une étrange retraite, une défaite, un désenchantement. Elle s’insurgea aussitôt, mais toujours en chuchotant, comme si nous échangions des indiscrétions devant des invités. Bien plus que son œuvre, c’était Michelangelo lui-même qu’elle défendait comme si m’ayant surpris d’aimer un ami à moitié, elle m’en voulût de le laisser tomber au moment où il avait sans doute le plus besoin de nous. Dans ce tableau, le premier de son exil, le peintre laissait s’épancher la part obscure et douloureuse de sa personnalité. Dans sa chambre du palais Colonna, de longues semaines s’étaient écoulées, avant qu’il ne pût reprendre ses pinceaux sans faire trembler ses mains d’assassin. Sa jeunesse tumultueuse, sa gloire nouvelle, sa folle assurance, son goût de la provocation, les débordements de son génie comme de sa brutalité, tout cela avait sombré dans la nuit de son duel à mort avec cette crasse de Tomassoni, son double maudit, auquel il se colletait toujours et partout, croisant le fer et l’injure dans les tavernes ou les terrains de jeu du Campomarzio, ou se disputant les mêmes femmes dans les bordels du Corso. Mais cette fois la rixe avait tourné au carnage : les deux bandes rivales laissaient trois garçons fauchés sur le champ, tandis que les amis de Michelangelo l’avaient évacué à demi-inconscient, la tête fracassée, dans une charrette de cantonnier.
Et c’était pour le meurtre de Tomassoni qu’il avait dû s’enfuir de Rome sans savoir qu’il ne retrouverait plus jamais ni les fastes de la Cité grandiose ni les passions violentes qu’il y avait vécues…
Le regard lointain de Veronika, plein de compassion, me montrait assez le chemin qu’il me restait à parcourir pour aimer quelqu’un correctement.
D’en avoir fini avec son ennemi n’avait nullement délivré Michelangelo, bien au contraire. Il resta hébété, désemparé, comme l’enfant qui s’étant servi d’un oreiller pour empêcher son camarade de crier, ne comprend pas pourquoi, une fois le jeu terminé, celui-ci ne se relève pas avec lui en riant. Sa disgrâce l’avait d’autant plus affligé qu’il la jugeait irréversible, totalement méritée et qu’il ne pouvait qu’en porter seul tout le fardeau. C’était de cette désolation dont témoignait son deuxième Souper. Comme lui, ses personnages : l’aubergiste, la servante, les pèlerins attablés autour du Christ, s’éteignaient tous dans une pénombre dramatique et misérable. Comme lui, usés, vieillis, ils ne manifestaient plus ni stupéfaction, ni allégresse, mais ne cherchant plus que le pardon, rendaient grâce à leur prophète de s’être trouvé là, sur leur chemin, afin de racheter leurs fautes par le miracle de sa résurrection. Devant un tel hasard, leur dette, comme la sienne, ne pouvait être que totale.
L’histoire que racontait Veronika me déconcertait. Je ne savais plus que penser ni que vouloir, sinon qu’elle continuât ainsi à me parler indéfiniment sans que j’eusse à lui répondre, mais seulement à l’écouter, à la fois attentif et rêveur, comme sous le charme d’une musique enchanteresse. J’avais de plus en plus de mal à retenir mon sommeil et je me sentais partir doucement. Mais cet abandon ne dura pas. Un détail du tableau attira mon attention au point qu’il me fut bientôt impossible d’en détacher le regard. Je sentis m’emporter à nouveau le même vertige que j’avais éprouvé le jour d’avant face au bourreau deSaint Jean Baptiste. Cette corbeille, là, presque au centre de la scène… Comment pouvait-elle tenir ainsi en équilibre au bord de la table ? Je la voyais qui oscillait dangereusement, prête à tomber à tout instant, tandis que son ombre sur la nappe s’allongeait et se rétractait dans une pulsation sinistre. Si je ne la saisissais pas tout-de-suite, elle allait tomber, c’était certain… Une brèche béante allait s’ouvrir aussitôt, par laquelle le tableau se viderait tout entier comme un immense aquarium, explosant sous la pression pour se répandre partout et nous noyer dans sa marée d’outre-monde.
- Quelque chose ne va pas ?
Inquiète, Veronika me prit aussitôt par la main et m’entraîna plus loin, vers ce que j’imaginais être la sortie. Je la suivis d’un pas de somnambule, à travers un dédale de salles que je ne voulais plus voir. Il n’y avait plus, par intermittence, que les rayons tranchants des halogènes, flashs instantanés qui ricochaient sur le corps de Veronika… Le teint laiteux de son visage… L’éclat de ses colliers… Les perles d’ambre, de nacre et de corail qui pétillaient à son cou… L’ondulation de ses hanches noires, la cadence de ses pas… Le timbre mat de ses talons sur les dalles de marbre… Métronome obstiné, résolu, pulsationsdu désir suspendu… C’était un ange qui m’escortait à travers les turpitudes, les supplices, les flagellations, les martyrs qui m’aspiraient, indulgent pour mes faiblesses et prompt à me rétablir. Elle était trop belle, trop providentielle. Je n’avais qu’à passer mon bras autour de sa taille pour que tout se mette à tourner dans un mouvement de valse lente, pour que toutes ces vies et ces passions se tressent en un seul fil qui deviendrait celui de notre histoire. Dehors, la lumière crue me ranima plus fort qu’une gifle et cette sensation réveilla un souvenir lointain qui entretenait avec elle une familiarité dérangeante. C’était ce même éblouissement qui me saisissait lorsque je sortais du cinéma les dimanches après-midi en serrant la main de maman. Je prenais ce prétexte pour justifier mes yeux rouges et les quelques larmes qui m’échappaient tandis que nous remontions les Champs-Élysées à bord de la Floride rouge qui me déposait chez mon père puis que je voyais repartir et disparaître au coin de la rue, replongeant maman dans sa vie mystérieuse dont elle ne disait rien et qui m’était interdite.
Pour s’asseoir sur les marches à côté de moi, Veronika croisa les jambes de sorte que sa petite robe noire remonta plus haut sur ses cuisses entre lesquelles elle blottit d’abord ses mains qu’elle retira aussitôt, faisant crisser comme du sable ses collants blancs, pour prendre les miennes qui devaient traîner dans les parages.
J’étais défait, confus… C’était tellement ridicule à la fin, ces malaises, ces divagations débiles… Et du reste, j’allais tout-à-fait bien à présent. Je la remerciais. Non, vraiment. Maissi. Mais non, ce n’était rien. Elle protestait. Au contraire,c’était si rare un homme qui s’excusait de ses faiblesses… J’étais heureux que Veronika voulût me réconforter, mais je ne tenais pas à partager plus longtemps cet apitoiement pâteux sur moi-même. Je compris d’ailleurs au battement de son pied libre qu’au fond elle-même commençait à s’impatienter.
- Mais je vous retarde, vous avez certainement à faire. Allez-y… Je vous assure, tout va bien à présent…
- Bien vrai, je peux vous laisser ? s’enquit-elle avec la moue incrédule des enfants qui obtiennent trop vite une permission. Vous n’allez pas faire de bêtise ?
Sûr, non je ne l’étais pas, mais si elle m’aidait, promis, j’essaierais. Veronika était trop fine pour ne pas comprendre que je négociais déjà notre prochain rendez-vous.
- Et bien par exemple, conseilla-t-elle, vous pourriez retourner à la librairie et acheter le catalogue de l’expo. Cela nous avancerait un petit peu, non ? Pour la prochaine fois… Vous y verriez peut-être plus clair dans tout ça… Son espièglerie me plaisait affreusement…
- Il faut vraiment que je parte à présent… fit-elle inquiète après avoir tourné la tête, comme alertée, par une ombre ou par un bruit, d’un événement qu’elle redoutait.
Cependant, nos mains toujours mélangées hésitaient à se quitter, à moins que ce ne fût mon corps contrarié qui ne cherchât à la retenir plus longtemps que je ne le voulais.Était-ce par abandon ou pour se libérer qu’elle pressa soudain ses lèvres contre les miennes ? Ce fut un baiser furtif comme une esquive, mais brutal aussi, au point que nos dents s’entrechoquèrent. Tchin-tchin ! Un élan aveugle et violent comme il en survient dans les bousculades ou les paniques. Nous nous regardions et sentant qu’il eût été aussi lourd de se taire que de parler d’avantage, nous laissâmes nos visages à la dérive se rapprocher, nos lèvres se toucher, mais cette fois avec délicatesse, laissant nos langues se caresser, fondre dans nos bouches pour se désaltérer d’un désir dont la surprise et l’intensité irradiaient nos yeux grands ouverts.
- Demain ! me lança-t-elle dans un souffle exalté, bruissant de promesses.
Je vis des vers luisants frissonner au fond de ses yeux fous. Puis, vite, elle se leva et s’envola, applaudie par un peuple de pigeons apeurés qui la portait dans sa fuite. Pour ça, on peut dire qu’ils sont bien, les pigeons… Ils participent… Quand Veronika se retourna pour me faire un dernier signe, elle était déjà bien trop loin, comme si elle n’avait pas souhaité me laisser voir l’expression de son visage.