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Refrain :
Hey baby, dans la chambre neuf, sais-tu seulement,
Le peu de leur vie qu'emporteront les amants
Comme un dernier bouquet au moment de mourir?
J’aimerais t’apprivoiser à mon amour
Puisque je sais qu’il saura te nourrir
Plus qu’aucun autre ne le fera jamais
Et ton désir, j’aimerais l’encourager
Quand il suit l’avancée de la saison
Transi comme un furet effarouché
Refrain :
Hey baby, dans la chambre neuf, sais-tu seulement,
Le peu de leur vie qu'emporteront les amants
Comme un dernier bouquet au moment de mourir?
Je pourrais déposer sur ton chemin
Dans tous tes lieux familiers où jamais
Je n’aurais le droit de te rencontrer
Des mots des lettres mes bouteilles à la mer
Ils attendraient l’heure, pliés sous un siège
De ta séance à la cinémathèque
Refrain :
Hey baby, dans la chambre neuf, sais-tu seulement,
Le peu de leur vie qu'emporteront les amants
Comme un dernier bouquet au moment de mourir?
Dans les rayons de la bibliothèque
Entre deux auteurs que tu étudies
Dans ton casier de piscine quand tu nages
Nous avons tant de choses à partager
Tu ne sais pas encore où va ce monde
Qui se déploie follement sous tes pas
Refrain :
Hey baby, dans la chambre neuf, sais-tu seulement,
Le peu de leur vie qu'emporteront les amants
Comme un dernier bouquet au moment de mourir?
Tu n’as qu’un numéro à composer
Un oui à murmurer pour tout changer
Et dresser la table de ton festin
Les chef-d’œuvre ouverts des vents du japon
Nos vies tressées comme des sangles marines
Que cela fût perdu avant de naître ?
Refrain (ad libitum) :
Hey baby, dans la chambre neuf, sais-tu seulement,
Le peu de leur vie qu'emporteront les amants
Comme un dernier bouquet au moment de mourir?
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Une chose est sure à présent
Dieu existe. Et une autre aussi
Croire en lui ne fait aucun sens
Tout au plus peux-tu l’éprouver
Puisque tu es l’émanation
De son éternel déploiement
Tu n’as plus rien à demander
Ni rien à faire qu’à t’accomplir
Dans l’intensité de ta vie
Mais se fût-il seulement permis de les comprendre, ces êtres si merveilleusement verticaux, ces êtres suprêmes auxquels il n’avait jamais cessé d’obéir avec la plus naïve et fidèle adoration ?
J’écoutais le Saoudien avec intérêt. Le dénommé Idris. Je
commençais même à lui trouver du charisme, à ce mec,
avec sa voix feutrée de fumeur, qu’il traînait, grave et
nonchalante. Je me sentais mieux avec lui qu’avec les autres
qui me donnaient l’impression de bluffer. Je ne savais pas
comment lui s’y prenait pour desserrer le garrot de
l’angoisse, mais il me suffisait qu’il y parvînt…
La porte coupe-feu s’ouvrit à nouveau. Une ombre
épaisse, encombrée de sacs, peina pour franchir le seuil,
poussant devant elle un petit garçon en tricycle qui braillait
plus fort que les infos. Or il apparut très vite que cette
femme fantôme, informe et désolée était précisément celle
du Saoudien. Des voiles noirs dont elle était entièrement
couverte émergeaient des yeux mornes que l’on ne pouvait
imaginer plus cernés. Après avoir échangé un signe
bref avec son époux, elle alla plus loin s’affaler sur une
chaise comme les patients qui s’éteignent dans la salle
d’attente de leur médecin, sans rien faire que regarder
avec un petit sourire indulgent son fils qui lui tournait
autour, tirant sur elle des coups de feu imaginaires.
Je ne pouvais détacher mon regard de cette femme, ni me
défaire de sa présence, si ostensiblement dérobée, mais
pourtant si dense, prenant tout l’espace comme un trou
noir du désir. Son foulard qui la dispensait à jamais d’être
belle me donnait la nausée. Sa pudeur avait quelque chose
d’obscène. Elle ne faisait qu’afficher le vice des hommes
qui la dominaient, lesquels en rejetaient lâchement la
honte sur elle. La femme rejoignit la troupe des animaux
domestiques que nous formions Merlin et moi. Les trois
types continuèrent de s’enflammer sur l’Irak, et dans la
foulée, le conflit Israëlo-palestinien… Mais la récréation
était terminée. Tout s’était flétri avec la femme du
Saoudien. Comment un tel homme avait-il pu me séduire
et m’abuser à ce point ? Comme elle, sans doute… Tous
m’assommaient à présent avec leurs bruits, leurs grands
gestes, leurs rires de garnison et leurs conviviales
engueulades. L’enfant aussi m’assommait, lui et tous ses
héros inventés et ces méchants soudards qui s’entre-tuaient
dans ses pantomimes.
- Vous ne pouvez pas la fermer à la fin ? hurlai-je
exaspéré.
À ces mots, tout le monde se figea, même le môme.
- Vous ne croyez pas que vous nous faites assez
chier comme ça avec vos histoires à la con !
Qu’est ce qui vous prend, Monsieur *** ? s’enquit le Boss
avec un empressement diplomatique à circonscrire ce
nouveau conflit diplomatique qui éclatait dans son propre
hôtel. Mais déjà le journaliste passait outre, excluant toute
médiation.
- Parce que, vous, vous vous en foutez de ce qui se
passe en ce moment ? Vous ne vous sentez pas un
minimum concerné ? Non ?
- Et puis après, pourquoi pas ?
- Espèce de sale bâtard stupide…
La morgue de son injure était délicieusement british.
Comme il avait raison de me mépriser ! C’était vrai aussi
que je n’y comprenais rien et qu’au fond, je m’en foutais
bien de tout ça… Mais que valait donc le courage qui
consistait à prendre parti sans rien risquer des
conséquences de son engagement ? Je me demandais où ils
trouvaient tous l’aplomb de formuler des opinions aussi
nettes, dont la moindre application se comptait en
centaines de vies… Les vies perdues des gens d’outremonde,
lointains et virtuels, qui se cognaient comme des
mouches contre l’envers des écrans, les mêmes qui
peuplaient les jeux vidéo, hurlaient, gesticulaient en tous
sens et que la simple pression sur un bouton désintégrait
dans une gerbe de pixels, pétillante et colorée. Je n’avais
pas envie de jouer avec eux, ni de leur retirer leurs
manettes.
- Je vous jure que j’ai fait des efforts pour
m’intéresser, protestais-je en me tournant vers le
Saoudien, le seul à être resté imperturbable. Vousmême,
Monsieur, vous m’aviez presque convaincu, mais…
Il me regardait avec des yeux doux, distraits, sans me fixer
vraiment.
- Mais, je n’y arrive pas, c’est si loin, ce spectacle… Et
puis, il y a tant de choses qui nous touchent de si
près, qui nous bouleversent au plus vif, vous ne
trouvez pas ?… Alors, pour le reste, c’est vrai
qu’on n’en peut plus. On nous montre tout ! Partout !
Alors, il faudrait être responsable de tout ! Porter toutes les
croix. Et c’est tellement trop, tout ça, vous comprenez ?…
Je tardais à poursuivre car je sentais revenir sur leurs
visages une bienveillante curiosité qui me faisaient du bien.
J’hésitais encore, puis je finis par lâcher…
- Là, ici et maintenant, la seule détresse que je peux
palper vraiment, c’est celle de votre femme. Elle
m’agresse… Elle prend toute la place… J’hésitais un
moment avant de poursuivre. En même temps, si
quotidienne qu’elle passe inaperçue… Alors j’aurais voulu
vous demander… Mais vous… De quoi avez-vous honte,
ou de qui ? J’aimerais bien comprendre… Là,vous
comprenez, je me sens bien concerné… D’elle ? De vous ?
De quelque chose de sale entre vous ?…
À ma surprise, ce fut aussitôt dans le regard de la femme
que se précipita la haine la plus féroce. Si j’avais voulu
un instant la défendre, j’en étais à présent bien dissuadé.
Le Saoudien, les traits révulsés par la colère se jeta sur moi
et m’ayant saisi à la gorge, me secoua en me crachant des
injures que je ne comprenais pas. Je vis son poing dressé,
prêt à s’abattre. Sa brutalité était si vraie, si matérielle, si
sincère aussi, et je l’avais trop cherchée pour en avoir peur
à présent ou pour m’en défendre. Autour de nous, les
autres avançaient et refluaient comme des spectres,
embarrassés, hésitants à s’interposer, sans inquiétude pour
leur camarade ni compassion pour son adversaire, dont la
passivité les déconcertait. Comme eux, je n’avais qu’à
laisser faire, à me laisser broyer par la violence, plus
encore, à devenir le premier à l’encourager, son complice,
le premier à en jouir.
- Oui, c’est ça, vas-y, cogne, fous-moi sur la gueule !
hurlai-je. Mais qu’est-ce que t’attends, pauvre con ?
Mais vas-y je te dis, fais-toi plaisir !
Dans ma tête, les images du Caravage crépitèrent comme
des flashs incandescents. Saint André, Saint Pierre, Saint
Jean-Baptiste, qu’avaient-ils fait tous ces martyrs sur qui
pleuvaient les coups, les crachats et les cris de haine ?
Quelle vérité avaient-ils dérangée pour être à ce point
conspués, détestés, puis publiquement détruits ?
À cet instant, Merlin, alarmé par notre vacarme, se
désembusqua du canapé et bondit sur nous en aboyant à
toute force. Tout à la joie de rejoindre ses maîtres dans
leurs ébats, il ne comprit pas le silence effaré ni les
mouvements d’effroi qu’il avait provoqués. Mais se fût-il
seulement permis de les comprendre, ces êtres si
merveilleusement verticaux, ces êtres suprêmes auxquels
il n’avait jamais cessé d’obéir avec la plus naïve et fidèle
adoration ? La langue pendante, la gueule baveuse,
balançant sa lourde queue comme un battoir, le gros
molosse suffoquait d’excitation, bousculant les uns, sautant
sur les autres pour lécher une main, un visage, flairer un
entrejambe, cherchant partout la caresse de son regard de
mendiant. Le Saoudien stupéfait avait lâché prise et je pus
reprendre un peu mon souffle. Le Boss de l’hôtel continua
mollement à me sermonner tout en peinant à retenir le
chien. Nous formions autour de lui une ronde assez piteuse
quand soudain se répandit une odeur fétide, insoutenable.
Installés dans le silence, nous échangeâmes des regards
indisposés et suspicieux. Plus personne n’eut le coeur de
soutenir plus longtemps la querelle et mes ennemis
battirent en retraite pour se presser dans le couloir à la
poursuite du fils du Saoudien qui s’était échappé par la
porte coupe-feu du fond. Je restai dans la grande salle
vide, hébété et pour ainsi dire en odeur de sainteté, seul
avec Merlin et soutenu par son incommensurable pitié,
découvrant à quoi je pouvais devoir mon salut, à si peu de
chose : au pet foireux d’un chien.
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Ma chatte est actuellement l’être le plus étrange qu’il me soit donné d’observer
Ces derniers temps, il faisait bien froid il a même neigé
Dans nos banlieues grises des bords de Seine
Ma chatte est volontiers mallarméenne
Pour elle aussi l’hiver est la saison du confort
Nous habitons dans une maison blanche et gaie
Qui de loin ressemble à un flacon
De parfum des années trente
Or donc ma chatte s’y retranche aux premiers frimas
Paresseuse et lascive, gloutonne et perplexe
Elle voit dans le ciel anthracite descendre les flocons
Sa curiosité est plus forte que la torpeur
Mais dehors, dehors…
C’est le monde blanc et noir de la mort qui s’étale ici
Il étouffe les sons, les parfums, englue les sangs
Ma chatte miaule au secours et frappe au carreau
Quand je lui ouvre, elle rentre éperdue et court dans les couloirs
Jusqu’à la porte opposée qui donne sur la rue
À peine lui ai-je cédé le passage
Qu’elle s’enfuit sans se retourner
Et se dissout au loin dans le fusain du brouillard
Qu’attend-elle de mieux ou de différent
De ce côté-ci où il neige autant que de l’autre ?
Qu’importe, elle est sûre de ce qu’elle fait et sait où elle va.
C’est comme si la porte du jardin et la porte de la rue
Donnaient sur deux univers parallèles
Hermétiques, sans le moindre lien
D’une rigueur absolue, mathématique
Je viens à douter moi-même qu’il en soit autrement
Tandis que me travaille ce problème comme un vieux souci
Sachant qu’une chatte compte jusqu’à neuf vies
Sachant que la mienne ne donne pas l’impression d’en être à la première
Était-elle déjà née en mille neuf cent trente cinq?
Pourquoi cette question?
Parce que je la soupçonne à cette date
D’avoir soufflé au physicien Erwin Schrödinger
Son fameux paradoxe, dit « du chat quantique »
Par une belle journée de juillet à sa table de jardin
Tandis que sous un parasol et buvant l’orangeade
Il écrivait une lettre à son confrère Einstein Albert
Paradoxe qui veut qu’une chatte enfermée dans une boîte équipée
D’une machine infernale dont le déclenchement
Fatal pour elle est soumis à tout instant à chances égales
À la stabilité ou la désintégration
D’une particule radioactive élémentaire
Qu’une telle chatte donc, la mienne en l’occurrence,
Se trouve tout le temps que dure l’expérience
Dans un état hybride, irrésolu, où, je cite:
« Le chat vivant et le chat mort sont (si j’ose dire)
Mélangés ou brouillés en proportions égales »
Me jette à mon tour dans la confusion quantique
Dont je ne peux me défaire que par l’écriture
J’attends, défait, hagard, inquiet qu’elle rentre à présent
Ombre improbable circulant au milieu des particules
Comme un enfant qui n’est pas sûr de retrouver ses parents
Je me confonds en excuses, j’implore son retour
Et pourtant si elle revenait
De loin du pays aveugle
Où la neige n’est meurtrie d’aucune trace de pas
Et si tout à la joie des retrouvailles
Je lui lisais bientôt ce texte ou mieux
Le lui chantait à la façon d’un cantique
Elle me plaindrait, c’est sûr,
De son regard de pitié claire et vide
Elle qui aime à se coucher sur mes livres
Comme sur une jonchée
Mais qui ne les ouvre jamais
Ainsi soit-elle
Ma chatte d’outre-mondes
Les muses ne sont que rarement concernées
Par la poésie qu’elles inspirent.
Je fis couler un bain et quand il fut prêt, j’y versai l’essence de gulab jal.
Les roses embaumèrent jusqu’à la buée sur les carreaux de faïence.
En y entrant, j’entendis les clapotis du bac prêt d’accoster
Dans les eaux sombres au bout du marais.
Je l’avais vu de loin dans la foule amassée sur le vieux ponton de bois
Janaki était une jeune fille moderne et de haute caste
Elle délaissait les saris de soie pour des chemises en lin blanc
Qui sans même lui prendre la taille lui couvraient à peine les cuisses
Dès qu’elle m’aperçut, sans un signe, elle tourna les talons et sitôt à quai, je la suivis
À bonne distance comme l’étranger qui promène sur les villageois
Une politesse nonchalante où n’entre pas de considération
Son parfum que l’été rehaussait me tenait en laisse et me tirait vers le ciel
Comme la tresse de jasmin d’un cerf-volant qui flottait dans la brise
Nous avons traversé le marché criard, avec le sourire tendu et blanc
Des amants que tout prend à la gorge : les odeurs âcres des poissons séchés,
Ou rances des fritures de palme
Les griffes plaintives des mendiants
Et les plaies infectées des chiens errants
Sur les ordures des bas-côtés
Cette vie de cruauté nous affligeait, mais nous ne pouvions nous y attarder
Ce qui nous poussait à partir était plus fort que nous, plus fort que tout
Nous avons continué de marcher ainsi chacun tenant sa rive
En solitaires
jusqu’à ce que le chemin fût enfin désert
Puis nous avons passé le temple bien avant la procession
Sans attendre que dansent les premières flammes des lampes dans l’air du soir
Nous ne voulions plus rien concéder au temps de l’amour
Enfin le grand bois nous a dissous dans ses ombres fraîches et complices
Quand je suis sorti du bain sans me sécher
Et qu’il fut temps de le vider
Je vis en me retournant
Dans l’eau couverte de pétales
Qu’une femme d’une beauté noire et douloureuse
Y avait plongé son corps alangui
Dont seuls émergeaient comme un archipel sauvage
Ses seins lourds et son visage recueilli dans le sommeil
Qui me fit regretter d’avoir quitté la place.
Tous les soirs à 20 heures, terrifiés, ils s’attroupaient autour de leurs postes de radio. Dans le petit village de Landhi Kanah, blotti dans la vallée du Lush, à moins de 160 km des plus grandes métropoles du pays, tous savaient bien que rater un seul message du Mouvement Révolutionnaires de Libération pouvait conduire à leur arrestation et les condamner à la flagellation, voire, certains mauvais jours, à la décapitation. Le Grand Gardien Local du MRL rappelait en les fustigeant les actes anti-révolutionnaires tels que : vendre des DVD, regarder les programmes de télévisions étrangères, ou bien chanter, danser, ou encore permettre aux filles d’aller à l’école ou aux femmes de s’épiler le pubis. Cette fois, il régnait dans chaque foyer un silence d’épouvante. Le Grand Gardien devait livrer les noms des traîtres à la cause qui venaient d’être châtiés la veille et donner la liste des prochaines exécutions par décret. Le pouvoir serrait le peuple par le garrot des ondes. C’était le règne sans partage de la Radio Panique. Personne ne pouvait plus rater la moindre émission. Chacun terré dans sa terreur redoutait l’annonce de sa propre mort…
Tashima Moritori avançait au ralenti, tous feux éteints, au volant de la vieille Opel bleu-nuit cabossée de son oncle. Les rues étaient désertes et silencieuses et elle n’entendait que le crissement des pneus sur les gravats de la route. La Radio Panique rendait moins nécessaires les patrouilles policières qui se raréfiaient ces derniers temps. Il fallait admettre que les flics eux-mêmes préféraient annoncer de plus en plus nombreux leur démission dans les journaux de peur d’être accusés de laxisme ou de trahison depuis que les assassinats politiques se propageaient dans leurs propres rangs. Tashima, quant à elle, se sentait belle et légère comme elle ne l’avait jamais été. Ses longs cheveux noirs dénoués sur ses épaules nues, un trait de khôl autour des yeux, lèvres faites et sous sa petite robe de coton clair, libéré de toute culotte, son pubis épilé de frais et parfumé. La subversion absolue. Il n’ y avait guère pour la lester que les deux grosses cartouchières qui se croisaient sur son cœur, les poches pleines de pains de plastiques et dont les crochets retenaient un chapelet de grenades, chacune par sa goupille. Elle eut peur que cet arsenal ne l’embarrassât au moment de tourner dans l’avenue qui menait au bâtiment de la Radio Panique. Elle leva bien les coudes pour prendre sans encombre ce dernier virage.
Shah Doran se caressa la barbe en reposant le micro sur son pupitre. Comme toujours, les soldats de sa garde qui tapissaient le studio applaudirent pieusement le leader de la milice locale du MRL et le félicitèrent pour son puissant discours. Toute la troupe reflua dans les couloirs, puis les escaliers qui menaient à la sortie sud où ronronnaient déjà les camions de la milice prêts à partir. L’émission pouvait commencer.
La première explosion eut lieu au premier barrage, à 19h50, à proximité de la façade nord. Les quelques miliciens en factions avaient mitraillé la voiture, puis une gerbe de flammes les avait pulvérisés dans la nuit. La voiture fumante et criblée de balles, lancée à fond poursuivit sa course folle quelques dizaines de mètres encore, dispersant les soldats qui continuaient à tirer sur son passage. Puis elle se mit à dévier, heurta le trottoir, racla les murs, en équilibre sur deux roues, fusant, aveugle et sombre comme un météore suivi de sa traînée d’étincelles, puis finit par capoter en percutant le portail du bâtiment. L’explosion ravagea le hall et l’entresol et souffla toutes les vitres des immeubles voisins. L’incendie fut rapidement maîtrisé car la caserne de pompiers ne se trouvait qu’à quelques centaines de mètres dans un bloc voisin. Les studios ne furent pas endommagés. Le responsable de la station annonça que pour des raisons techniques, l’émission était différée au lendemain. Suivit, en rediffusion, un programme de chants révolutionnaires. Tashima Moritori avait réussi à gagner une journée. Une seule et simple journée sans Radio Panique. Les villageois avaient éteint leurs transistors. Chacun était parti se coucher, bercé par l’étrange espoir que faisait naître ce sursis. Cette nuit-là, certains couples parvinrent même à faire l’amour.
Sur la bande enregistrée, Shah Doran citait le nom de Tashima Morituri dans la liste des personnes citées à comparaître. Un simple rectificatif précisa que son exécution avait déjà eu lieu la veille.
Tashima Morituri souriait à son reflet dans le petit miroir tandis qu’elle enduisait ses lèvres d’un rouge glossy de luxe. L’excitation la faisait un peu transpirer, presque jouir. Pour se sentir pleinement libre, si délicieusement vivante, il suffisait de savoir devancer, même d’un seul jour, l’échéance de sa propre mort. Demain, les journaux parleraient-ils de ce qu’elle avait fait ? Elle ne le souhaitait pas. Qui peut s’intéresser à de telles informations ? Ces choses-là ne valaient rien. Mieux valait ne pas exister vraiment, n’être qu’un personnage imaginaire, un rêve dans l’esprit d’un inconnu qui s’appliquerait à raconter une histoire comme la sienne pour qu’elle ne fût pas oubliée.
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Le gardien vint chercher Søren. Au moment des derniers au revoir, alors qu’ils allaient être séparés, Eva soudain s’affola comme prise de panique.
Face à lui, il y avait
une petite fenêtre enchâssée dans le mur. De l’autre côté de la vitre, Eva et
Sisi, serrées l’une contre l’autre, lui faisaient des petits signes avec des
rires mêlés de larmes. C’était comme un tableau magique, cadré sur leurs
visages d’anges, avec leurs mêmes
yeux verts et leurs chevelures bouclées de blondes vénitiennes. Søren se
jeta contre la fenêtre. Il aurait voulu plonger dans cette image enchantée, ce
reflet d’un monde libre qui l’abreuvait d’amour. Bien sûr, ils ne pouvaient ni
s’embrasser ni se tenir les mains mais les mots les unissaient plus fort que
tout autre lien. Des mots de gentillesse, les petites attentions de tous les jours,
les soucis tendres pour la santé de l’autre. Sans qu’ils aient senti le temps
passer, la visite fut bientôt terminée. Le gardien vint chercher Søren. Au
moment des derniers au revoir, alors qu’ils allaient être séparés, Eva soudain
s’affola comme prise de panique. Dans le trouble des retrouvailles, elle avait
oublié le plus important et c’est toute rouge de confusion, palpitante comme un
oiseau piégé qu’elle s’écria :
- Attendez, je vous en
prie, encore un instant. Puis, à bout de souffle: Søren, je voulais te
dire...Hier, nous avons vu ton avocat. Le juge a accepté ta caution. Il nous a
promis que tu pourrais sortir bientôt. Tout est déjà prêt pour ton retour, mon
chéri...
Mais ses derniers mots résonnèrent dans une pièce vide. Entraîné dehors par le gardien, Søren faisait de grands gestes désolés pour lui dire qu’il n’entendait plus ce quelle disait.
Søren retourna dans sa cellule le cœur ivre et léger. Tout ce qu’il avait fait, le meilleur comme le pire, c’était pour Eva. Il avait voulu briller pour lui plaire, pour la mériter. Mais peut-on mériter quelqu’un? Plus il voulait l’attirer à lui et plus il la voyait s’éloigner. Le résultat était pitoyable. Dans la solitude de sa prison, humilié, condamné, il n’était plus rien pour personne et ne songeait même plus à s’en plaindre. Pourtant c’était ce moment-là, le plus honteux de sa vie, qu’Eva avait choisi pour le rejoindre et lui révéler tout son amour! Cette rencontre fut pour lui une surprise autant qu’une délivrance! Pour imaginer son émotion, penses à toutes les fois où tu as perdu ton chemin. Où tu as cru, ne serait ce qu’une minute que tu ne pourrais plus jamais rentrer chez toi. Tu finis à bout de souffle, tes jambes ne te portent plus. Quand soudain, au moment de pleurer, sans savoir pourquoi ni comment, au hasard d’une rue que tu ne connaissais pas, tu tombes enfin sur ta maison retrouvée.
Quinze jours plus tard, Søren était libéré après n’avoir effectué que la moitié de sa peine. Il dut ce traitement de faveur à sa bonne conduite et à l’importante somme d’argent qu’Eva avait rassemblée pour payer sa caution. Pour y parvenir, elle avait fait appel à de nombreuses personnalités du monde des arts : peintres, marchands ou journalistes qui tous avaient entendu parler du “Visionnaire de Ven”comme on surnommait à présent Søren dans les salons les plus influents. Certains de ces bienfaiteurs -et des plus célèbres- avaient même fait incognito leur pèlerinage au pénitencier pour admirer les fameuses “fresques vivantes” dont toute la ville parlait.
Si demain d’aventure tes pas t’entraînent sur l’île de Ven, à ton tour tu verras le pénitencier, dressé sur sa falaise, ténébreux et tenace. Mais tu ne rencontrera plus de prisonniers. Dorénavant, chacun peut entrer et sortir à sa guise car l’endroit est devenu le plus grand musée d’art moderne d’Europe. Cela ne t’étonnera sans doute pas d’apprendre que la salle de l’ancien réfectoire est entièrement consacré à l’œuvre de Søren Farvel , l’un des artistes les plus célébrés au Danemark.
Quant à la statue de la petite sirène, rassure-toi, elle a retrouvé toute sa tête. Seule sur son rocher, le regard perdu dans la transparence des flots, elle continue d’emporter nos rêves par delà l’horizon.
Souvent, par les beaux dimanches de Juin, dans la lumière dorée de l’après-midi, Søren emmenait Eva, Sisi et ses frères en promenade. Bras dessus, bras dessous, ils traversaient les jardins de la citadelle jusqu’au rocher de la petite sirène. Søren revoyait alors avec émotion sa compagne des mauvais jours. Il se sentait si proche d’elle. Par bien des aspects, leurs vies se ressemblaient. On viendrait encore longtemps du monde entier admirer celle qui jadis avait été si méprisée. Søren comprenait mieux pourquoi à présent. La petite sirène captivait les foules par un charme étrange. Celui des êtres rares que leur passion a fait tomber et qui se relèvent dans la grandeur d’une liberté nouvelle.
FIN
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Episode #7 : le pénitentier
Il les observait à l’heure de la promenade, quand, la tête dans les épaules, ils remontaient leur col pour lutter contre le vent de l’hiver.
Le soir même Søren
quittait son atelier pour aller se dénoncer à la police. Pour tout bagage, il
n’emporta que le tête de la petite sirène
enveloppée dans des feuilles de papier journal.
Sais-tu pourquoi il y a toujours un monde fou au poste de police de Vanløs ? Parce que les gendarmes seraient spécialement polis, qu’ils t’accueilleraient avec le sourire, en t’offrant, par exemple, de la limonade ou des marshmallows? Cher enfant, il y a des limites au pays des merveilles...Non, à la vérité, si le commissariat ne désemplit pas, c’est qu’il héberge le bureau central des objets trouvés. C’est donc là que tous les étourdis de la ville viennent récupérer le parapluie ou la canne qu’ils ont oubliés la veille à Tivoli, au jardin botanique ou encore au théâtre royal. Mais si comme Søren, c’est la tête que tu as perdue, là, ne compte sur personne pour la récupérer...
Søren avoua donc toute son histoire à l’inspecteur de police qui tapait en même temps sa déposition sur une vieille machine américaine. Après cela deux agents à l’air sévère l’emmenèrent. L’un d’entre eux lui serrait si fort le poignet qu’il lui donnait envie de s’enfuir rien que pour ne plus avoir mal. Une fois monté dans le fourgon blindé, Søren entendit les portes claquer derrière lui comme un couvercle de marmite. Il allait bientôt découvrir l’endroit le plus sinistre du royaume, rocher battu par les vents du détroits de Kattegat : le pénitencier de l’île de Ven.
La différence entre les murs de ta chambre et ceux d’une prison est à la fois immense et minuscule. A la mesure de ta liberté : elle ne se voit pas, mais c’est ce que tu as de plus précieux. Quand Søren se retrouva prisonnier, il dût apprendre à vivre avec les murs comme s’ils étaient plus vivants et plus vrais que lui-même, comme si c’était eux qui commandaient. C’est très dur et très sévère un mur de prison : il n’y a pas à discuter. On finit par ne plus voir que lui. Peu à peu, tout ce qui l’entoure devient irréel et vague. Inconsistant.
Pour ne pas se laisser complètement “emmurer”, Søren s’ouvrait peu à peu à ses compagnons d’infortune, leur parlait, les écoutait surtout. Après quelques semaines de réclusion, il trouva à tous ces prisonniers, même aux brutes les plus épaisses, un charme particulier, une singulière délicatesse de sentiments. “Au fond, pensait-il, c’est le manque de chance qui les a rendu méchant”.
Il les observait à l’heure de la promenade, quand, la tête dans les épaules, ils remontaient leur col pour lutter contre le vent de l’hiver. Lorsque son tour venait de balayer les feuilles mortes qui tourbillonnent dans la cour, il les regardait, accrochés aux barreaux de leur fenêtre, pensifs, le regard sombre et perdu. Puis un jour, il se mit à les dessiner. Partout. Sur les murs de sa cellule ou du réfectoire, sur le bitume de la cour, sur les vieux cartons de l’entrepôt. Pour faire les traits blancs, il se servait de blocs de craie récupérés sur le chantier, lors des travaux de terrassement. Pour le noir, des bâtons de bois calcinés faisaient parfaitement l’affaire.
Tout le monde était d’abord frappé par la vérité de ces visages, sans comprendre pourtant d’où ils tiraient leur présence surnaturelle. Au bout de quelques instants, la magie s’opérait : le portrait se changeait en paysages : forêts, fjords, villes, plages, tous ces lieux que chaque prisonnier cherchait du regard et dont il était à jamais privé. Les gardiens n’osaient rien dire. Comme les détenus, ils étaient eux aussi sous le charme. Søren ne se rendait même pas compte qu’il trouvait enfin le succès auquel naguère il aspirait. Tout cela lui était bien égal. Il dessinait à présent comme il respirait, sans réfléchir, sans intention particulière : c’était juste sa façon de vivre et d’être au monde.
Tout le pénitencier fut bientôt couverts de ses dessins. Les murs perdaient chaque jour de leur dureté et de leur autorité, traversés par tous ces portraits-paysages, fantômes aux traits tirés, tour à tour fermés ou tristes, blancs comme la pierre et noirs comme le feu.
- “Søren Farvel, attendu
au parloir!”
Avec un cliquetis métallique,
le gardien fit tourner dans la
serrure une des grosses clés de son trousseau. La porte de la cellule grinça en
tournant sur ses gonds.
Au pénitencier de Ven,
les gardiens ne disent jamais aux détenus qui vient leur rendre visite. Ils les
conduisent simplement sans un mot à travers de longs couloirs jusqu’à une petite porte jaune derrière
laquelle ils resteront postés pendant toute la durée de la rencontre.
Quand on est prisonnier, aller au parloir, c’est un peu comme si on prenait l’ascenseur de la joie. On se sent transporté à toute vitesse. On a le cœur qui vous remonte dans la gorge. On a très peur aussi. Peur d’être mal jugé par “ceux du dehors” ou de ne pas être à la hauteur. Peur de la liberté des autres, si proche qu’elle donne le vertige... Peur de s’y brûler comme un papillon contre une lampe.
Søren ressentait tout cela. Il retint son souffle et entra...
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